mardi 26 septembre 2017

♪ 61 : Les roses dormantes du chaos noir se superposent

Je ne sais pas au juste ce que signifie l'adjectif « anguleux » appliqué à la musique, mais j'imagine que ça doit ressembler à ça. Du metal expérimental au son rugueux, très abrupt (comme si toutes les transitions étaient coupées net), dissonant, avec beaucoup de synthétiseurs. La pochette colle très bien (même si on peut lui reprocher sa typo ambiguë et peu lisible). Le nom de l'album — Blackjazz de Shining, donc — pas du tout : s'il y a bien des saxophones qui pointent leur nez sur plusieurs pistes, ça ne ressemble pas à du jazz, ni d'ailleurs du black metal. Par contre c'est assez génial. Violent, taré, non orthodoxe, et ça accroche tout de suite.

(Il paraît qu'ils ont baissé après cet album ; si j'en juge par la piste plus récente passée sur Youtube après le clip de “Fisheye”, ouais, c'est nettement moins bon. J'irai plutôt écouter leur précédent ensuite.)




Le groupe s'appelle Pryapisme, l'album s'appelle Rococo Holocaust, la pochette est bien cette photo de chat en majesté et les titres des pistes ne sont pas piqués des hannetons. Si ça vous tente, vous aurez droit à un disque inclassable avec du piano, des violons, des synthés de jeu vidéfilm d'action des années 80, du thrash musette (je n'invente pas), clarinette, chœurs, mandoline, scie musicale, une salade folle rarement entendue ailleurs. Chez Naked City peut-être ?

Non seulement le concept est du grand n'importe quoi, mais cet album est en plus très propre et étonnamment sérieux dans son exécution. On pourrait en faire écouter plusieurs secondes à quelqu'un sans qu'il ne se doute de la jubilatoire monstruosité que présente le reste du disque ! (Cela dit, même s'ils avaient torché ça n'importe comment, j'aurais probablement aimé aussi. Mais moins, et ça aurait moins tenu le coup sur la longueur.)

Si vous voulez une critique plus en détail, je vous conseille celle de Crepuscule sur RYM. Sachez également (ça vous fera une belle jambe) que les paroles de la première piste sont « Miaou, mwaouh » et celles de la troisième « aarrrrghhmmoooeeerrrhvvvvvwwwheeuuhhgg » mais qu'à peu près tout est instrumental, et qu'il existait une version limitée de l'album vendue avec un sachet de croquettes pour chat. Que dire de plus, si ce n'est glufre et plonche.




Il y a quelque temps, j'avais dit que je regrettais un peu l'hédonisme de la trance progressive des années 90. En fait, on peut encore en trouver ici et là ; notamment sur l'EP éponyme de Doss, de la dream trance de 2014 qui sonne aussi rose que la pochette. Cette musique est à la fois parfaitement contemporaine au niveau des impressions (l'époque qui a vu naître le bubblegum bass, entre autres mouvements « post-internet ») et complètement ancrée dans l'esthétique trance ; éclatante et pourtant douce à sa manière.

Le projet semble avoir disparu après cet unique disque, dommage.




Sur Garden of Delete, Oneohtrix Point Never avait travaillé entre autres sur l'idée du « hypergrunge ». Pas si loin que ça, il y a Lorenzo Senni et sa « trance pointilliste ». Le nom est trompeur : c'est une déconstruction radicale et violente de la trance, où les beats, les voix et tout ce qui fait la chair de la musique est supprimé ou transformé ; seuls subsistent ces sons de synthés caractéristiques, rendus acides et corrosifs. Si je commence par citer OPN, c'est parce que ça ressemble nettement plus à ce genre de musique que n'importe quelle trance classique !

Superimpositions est un album intéressant, pas le genre que j'écoute souvent mais ça vaut le coup d'y jeter une oreille.




Jeff Bridges, vous savez qui c'est ? C'est l'homme qui jouait Lebowski (le glandeur, pas le rupin) dans The Big Lebowski. Et il a enregistré un album pour s'endormir. Des pistes où, sur un arrière-plan ambient agréable, il vous raconte des histoires, des techniques pour dormir, vous fait partager son quotidien, une promenade à Temesca Canyon (la seule piste longue), vous fait des compliments gratuits…

Sleeping Tapes aurait pu être un disque-gadget, un caprice oubliable de célébrité, mais il est tout à fait réussi. En partie parce que monsieur Bridges paraît vraiment très sympathique, et parce que son disque est sincère sans se prendre au sérieux. C'est un album à écouter en faisant attention aux textes évidemment, avant de dormir si vous voulez, c'est prévu comme ça. Laissez votre cynisme au placard et je pense vraiment qu'il vous fera sourire (de bonheur, d'humour, de tendresse). Les bénéfices sont donnés à une association contre la faim dans le monde. Rien à redire.




Let Them Eat Chaos est un album de hip hop de Kate Tempest, artiste britannique qui a aussi écrit un roman, trois pièces de théâtre et trois livres de poèmes. Il est quatre heures dix-huit du matin et on suit sept personnes qui ne dorment pas, leurs angoisses, leurs vides, leurs vies qui ne filent pas droit — si tant est qu'il y ait un droit chemin à suivre, ça ressemble tant à un mirage (même le yuppie de l'histoire ne l'atteint pas)… C'est parfois poétique, souvent tendu, toujours éminemment humain. Les images viennent toutes seules : l'immeuble, les éclairages au néon, les bouteilles de bière cassées, la pluie, la tête de chaque personne. Avec en plus, tout est trop réel pour qu'on y échappe, un instantané de l'époque à laquelle on vit. Kate semble même avoir eu un peu d'avance — l'album est sorti en octobre 2016, je ne sais quand il a été écrit mais le Brexit et la victoire de Trump collent parfaiement dans le clip d'“Europe Is Lost”.

Si je ne parle pas de la musique, c'est qu'elle passe au second plan ; les instrus sont correctes sans être remarquables, ce sont les textes et la voix de Kate qui font Let Them Eat Chaos. Qui aurait donc pu être meilleur sur ce point, même s'il mérite largement qu'on s'y intéresse.

jeudi 7 septembre 2017



Deux minutes d'un documentaire suédois qui présente le fonctionnement des machines à écrires chinoises. C'est singulièrement peu pratique et on a nettement plus vite fait d'écrire à la main.

dimanche 3 septembre 2017

À l’état naturel

(Article désagréable)


1. L'autre jour, j'ai vu un ver de terre en train de se faire assaillir par des fourmis. Je n'ai aucune idée de ce que ressent un ver, mais c'est horrible d'imaginer se faire déchiqueter petit à petit et dévorer vivant comme ça par une myriade de petites bestioles… J'ai hésité à écraser le ver de terre pour abréger ses souffrances. Mais j'aurais aussi écrasé plein de fourmis qui voulaient se nourrir du même coup. Qu'est-ce qui aurait été le plus éthique ? Comment savoir ? Dans les deux cas, c'est horrible. (Finalement je ne l'ai pas écrasé, mais j'ai regretté de ne pas l'avoir fait.)

2. Dans certains endroits, aux États-Unis notamment, les animaux prolifèrent au point qu'on doit les abattre — au grand dam des défenseurs des animaux… Mais à l'état naturel, une bonne partie de ces animaux seraient morts de faim. Grâce aux humains qui laissent de la nourriture partout, ils ont droit à une vie plus agréable — puis à une mort par balle. Une troisième solution serait sans doute préférable, mais ne vaut-il mieux pas mourir d'une balle que de faim ?

Si l'on pense aussi aux espèces envahissantes, aux fourmis « pots de miel », aux cas d'infanticides, de viols, de violences de toutes sortes… ne voir que la beauté de la nature, ou tempérer en la considérant « cruelle mais belle », me paraît difficile à avaler. La nature est monstrueuse. Par certains côtés, les humains font pire. Par de nombreux autres, ils font mieux. La différence est-elle une question d'intention ? Les humains agissent par intentions — pas toujours les bonnes. La nature est dénuée d'intention ou de quelque conscience que ce soit.

Alors pourquoi ce qui est « naturel » nous paraît-il préférable à ce qui est « artificiel » ?

jeudi 24 août 2017

♪ 60 : La Brave Conscience des Morts Voyageuses

Des décennies de vie quotidienne rythmées par des émissions de radio et de télévision ; d'événements présentés par la voix amicale et familière du présentateur. Une mémoire sur ondes et bandes magnétiques, substrat de culture pour d'autres histoires… ici une musique électronique rythmée et expérimentale.

Ou quelque chose comme ça. Pour être honnête, je ne saurais vous dire exactement quel est le concept de Dead Air, album par ailleurs assez inclassable. Il y a quelque chose de morbide dans les thèmes abordés, mais le disque n'est pas glauque ni triste, il grouille d'énergie, de formes de vie qui se nourrissent de la décomposition des précédentes. L'album enchaîne les genres comme autant de spots et de reportages ; certains passages rappellent des pistes d'IDM ou de techno et il suffirait alors d'enlever quelques bémols et timbres sales pour avoir un album simplement trippant et entraînant ; d'autres passages sont atmosphériques, étranges… Avec ses vingt pistes, on ne fait pas le tour de Dead Air facilement.

La musique est signée Baron Mordant et Admiral Greyscale, mais c'est une autre présence que l'on entend le long du disque : Philip Elsmore, présentateur britannique, qui annonce certaines pistes et qui raconte parfois son travail en arrière-plan.

Le mot “dead air” se réfère à un temps mort sur les ondes, quand la connexion fonctionne mais qu'aucun son n'est émis, que personne ne parle. Ici pourtant, aucun temps mort, c'est simplement autre chose que l'on transmet. Quelque chose que l'on n'entend pas tous les jours.




Le Baron tient aussi, entre autres disques (et un label), un journal musical : la série Travelogues, des pistes d'une petite dizaine de minutes environ, à base de phonographies éditées, assemblées et rythmées. Les sons environnants, les personnes parfois donnent à voir des scènes plus ou moins identifiables (beaucoup sont en Angleterre mais on voyage parfois à l'autre bout du globe) où tout est transformé ; les sujets sont réels, l'éclairage, le cadrage et les couleurs sont tout à fait artificielles. Ces Travelogues sortent à intervalles irréguliers ; depuis dix ans, la série en comporte dix-huit. Chacun coûte 88 pence, c'est pas grand chose et ça vaut le coup.




Patterns of Consciousness de Caterina Barbieri est un excellent album minimaliste avec de très belles mélodies.

Sauf que comme je ne sais pas comment décrire une mélodie, je vais parler vite fait du concept : les compositions sont basées sur des motifs dont seule une partie est entendue à chaque fois, comme si une caméra se déplaçait progressivement le long de la partition. Les trois premières pistes sont présentées en deux versions — la première intense, claire, rapide et rythmée, la seconde plus minimaliste, plus lente, où les notes s'étirent et se superposent… Enfin le final, lent, clair et crépusculaire, fait la synthèse des deux approches. J'ai balancé le mot « crépusculaire » comme ça mais il conviendrait à tout l'album, je trouve.

Le choix du tout-synthé rappelle certains disques d'électronique progressive, mais l'œuvre dans son ensemble est plus proche du minimalisme qu'on peut entendre chez Steve Reich ou Philip Glass. Mais émouvant d'une différente manière. Je recommande vivement.




J.G. Thirlwell vient encore d'ajouter une corde à son arc ! Ça lui en fait beaucoup.

Neospection, signé Xordox, c'est la bande son d'un film de science-fiction un peu kitsch mais étonnamment prenant, avec des lasers partout, un grand méchant qui a un rire diabolique, et une intrigue à paradoxes. Un disque instrumental avec des synthés partout. Pour être tout à fait honnête, l'excellente “Diamonds” éclipse un peu les autres pistes, mais le niveau est bon tout le long.





The Wicked Is Music est un album de downtempo carrément prenant avec des grooves de house, du piano, des cuivres, une chanteuse, un style années 90 complètement assumé (et déjà bien assimilé, l'album étant sorti en 2002). “You Started Something”, un de mes gros coups de cœur de ce mois-ci, ressemble au début à une chanson pop classique avec un peu plus de groove, mais une fois le truc bien lancé, alors qu'on s'attendrait qu'elle en reste là elle continue de trouver des moyens d'approfondir le groove à chaque mesure… c'est la meilleure, mais tout l'album est sacrément bon.

Ah, et le nom du groupe, c'est Crazy Penis. Un nom qui ne leur va pas du tout, même si c'est aussi la seconde raison qui m'a donné envie de les écouter par pure curiosité. La première raison, c'est que l'album est sorti chez Paper Recordings, soit le label des mecs de Salt City Orchestra a.k.a. Paper Music, qui s'y connaissent en deep house jazzy et que j'ai découvert grâce à leur excellent remix de “Cups” d'Underworld. Si vous voulez découvrir, ils ont sorti un mix anniversaire de deux heures et demie récemment.




Supergroupe obscur composé des deux messieurs de Matmos, du monsieur de Kid606 et du monsieur de Lesser, Disc est un projet glitch qui ne déconne pas. Sur Brave2ep, 71:02 d'expérimentations et destructions créatives de CDs et cassettes, des rythmes effrénés, des mélodies accidentelles, quelques rares plages ambient, des échantillons d'autres musiques en tous genres, le groupe nous fait la totale — de quoi se régaler quand on aime les musiques expérimentales et/ou énerver tout le monde si on joue ce CD en public (« c'est normal, ça ? »). Brave2ep est intense, rythmé et paradoxalement accessible de par la vitesse même à laquelle il enchaîne les pistes (un peu comme le sera l'album éponyme de Sissy Spacek quelques années plus tard). Il ne ressemble en fait qu'assez peu aux artistes glitch connus, qui lorgent nettement plus vers l'IDM et l'ambient.


Glitch jusqu'au bout : un certain Christopher Pratt affirme sur son blog qu'il possède deux exemplaires de l'album avec des titres complètement différents, dans un post où la pochette est désormais une image introuvable. L'album est également catalogué deux fois sur RYM : une fois en tant qu'EP, une fois en tant qu'album avec un nom apparemment erronné. 1/5 de moyenne pour zéro note à l'heure où j'écris ces lignes, la personne l'ayant noté n'est plus sur le site. Clic : 4/5 maintenant. Et la page d'information officielle du label ne contient aucune information, seulement une photo de CD bousillé en forme de labyrinthe.

jeudi 10 août 2017



Étant donné que les vaches remuent la queue pour chasser les mouches mais qu'elles ne peuvent pas chasser les mouches qui les embêtent hors de portée de leur queue, sur leur visage par exemple, je me demande si ces animaux pourraient évoluer pour avoir des queues plus longues. D'un autre côté, si leurs queues devenaient assez longues, elles risqueraient de traîner par terre et on marcherait dessus. Pour que les vaches puissent chasser les mouches de leur visage, pourrait-on envisager de leur mettre un chapeau à bouchons sur la tête, comme on le fait sur les humains en Australie ?

mardi 25 juillet 2017

♪ 59 : Le Septième Sang Blanc Noirci

Si vous vous intéressez aux musiques expérimentales récentes mais que vous n'avez pas envie de vous casser les oreilles, je vous conseille de jeter une oreille à Mono no Aware du label PAN. Seize pistes par dix-huit artistes, des impressions mêlées de paix, de mélancolie, d'anxiété… On peut se laisser bercer, le disque est proche de l'ambient, mais jamais dénué d'une certaine étrangeté. Crépusculaire.

S'il y a une piste qui se démarque vraiment dessus à mes oreilles, c'est celle de Malibu, une artiste française (qui n'a pas encore sorti d'album ni d'EP complet mais qui me donne envie d'en écouter plus) ; cette “Held” me fait penser à un pendant intimiste et peut-être accidentel de la sublime “Batwings” de Coil. La piste suivante d'Yves Tumor n'est pas en reste avec son insouciance ambigue… Toutes ne sont pas aussi mémorables, mais l'ensemble tient très bien la route.




Blood Bitch de Jenny Hval me rappelle un peu ces BDs autobiographiques, « romans graphiques » où des tranches de vie sont racontées de manière très personnelle et un peu fantastique, de petits événements du quotidien qui côtoient des traumatismes et des fées qui sortent des arbres.

Ici, ça prend la forme d'un album avec des vampires. C'est de la pop si on veut. Ça l'est souvent, peut-être parce que c'est une manière simple de raconter quelque chose en musique. Parfois, c'est juste une respiration paniquée sans paroles. La plupart du temps, c'est introspectif, souvent un peu étrange parce que nos pensées sont étranges et qu'il n'y a pas de raison de cacher cela. Sur “The Plague”, ça devient très expérimental et inquiétant. Je viens d'apprendre que Lasse Marhaug (de Jazkamer, un groupe de noise expérimental norvégien) a co-produit l'album, je ne m'y attendais pas du tout, c'est plutôt chouette.

Il y a des gens qui trouvent que Blood Bitch est prétentieux ou immature. Je ne trouve pas ces chansons prétentieuses du tout, au contraire même, et je me fiche qu'elles soient immatures ou non. Jenny Hval me semble faire ce qu'elle veut et ça me plaît.




Il y a au moins deux bonnes raisons d'aimer les Melvins : leur sludge, toujours un peu pareil mais aussi lourd et fiable que la grosse masse en fonte achetée par votre grand-père il y a cinquante ans, et leur goût pour l'expérimentation qui ne se prive d'aucune bizarrerie et va volontiers jusqu'à la trollerie*. (La fantastique coupe de cheveux de King Buzzo n'a hélas aucun effet sur la musique même, mais on peut en parler aussi quand même.)

* Le mot officiel est « trollage » mais c'est plutôt moche comme mot, non ?

Si vous n'avez jamais écouté les Melvins, je recommande toujours Stoner Witch en priorité.

Aujourd'hui j'écoute Honky, à mes oreilles un de leurs meilleurs disques expérimentaux. Ça commence par “They Must All Be Slaughtered”, huit minutes d'ambiance sulfureuse anesthétisante avec un chant de sirène lointain, qui enchaîne abruptement sur une grosse piste sludge qui réveille — puis, pour les habitués qui auraient vu venir le coup, sur la carrément dissonante et bruitiste “Lovely Butterfly”. Après cela, on enchaîne sur les mélanges entre ces trois extrêmes, atmosphères et guitares lourdes, le bidule se construit un peu dans tous les sens mais il tient toujours la route. (Avec plus de cohérence à mon avis que sur Stag, l'album précédent, pourtant mieux noté en général mais qui ne m'accroche pas autant.)

Et comme ce sont les Melvins, après la dernière piste il y a vingt minutes de silence suivies par




On m'a vendu Dog Fashion Disco comme un groupe à écouter pour qui aime Mr Bungle et on ne m'a pas menti.

Adultery se présente comme un plaisir coupable, et c'en est bien un — un album à histoire salement immoral, haut en couleur, jouissif, dérangeant, et sans aller jusqu'aux délires de Mr. Bungle où tout est permis, quand même bien déjanté. Les mecs (pour le coup, c'est vraiment un album de mecs — j'ai grimacé à la fin de “Private Eye” avant d'en rigoler tellement c'est excessif) sont sacrément doués pour écrire des pistes accrocheuses ; le chanteur rivalise avec Mike Patton sur le même terrain sans donner l'impression de le copier (rien que ça, pour moi ça vaut l'écoute). Et l'ambiance est fidèle à la pochette, résolument pulp, avec des tubes rageurs et des mélodies jazzy tropicales. Entre un film de Tarantino et cet album, je choisis l'album. (Aussi parce qu'il y a des films de Tarantino que j'ai plutôt aimés et d'autres que j'ai franchement détestés.)

Il paraît que ce genre peut s'appeler “circus metal”, en passant.




Vaudeview Over for Blackened Tea and Hashishans d'At Jennie Richie est un disque qui gravite autour des collages industriels et dark ambient d'artistes comme Nurse with Wound, mais avec une approche nettement plus sobre. Pas de chaos, pas d'attaques, tout est dans la suggestion ; les arrière-plans intriguent, séduisent, inquiètent, et au premier plan il n'y a rien. Ou plutôt rien que des espaces vides. Parfois, même les arrière-plans semblent coupés ou masqués, comme la percussion sur “Avoid Heavy Rains on Yr Body” (un seul beat qui s'arrête net, bloqué par le silence, et des présences étranges qui passent, menaçantes, autour de lui — c'est d'une absurdité mais aussi d'une noirceur impressionnantes).

Du coup, c'est un album presque vaporeux, mais aussi très réussi.

En y repensant, c'est aussi comme ça que Nurse with Wound était à son meilleur : dans les huis clos dépouillés de Homotopy to Marie ou les drones minimalistes d'outre-monde de Soliloquy for Lilith.




Et puis j'ai beaucoup écouté Balance 007 de Chris Fortier, un des rares double mixes que j'ai pu écouter où les deux disques sont aussi bons l'un que l'autre (il y a même un troisième disque bonus qui n'est pas en reste). Des notes trippantes de house progressive au premier plan équilibrées par de la techno qui apporte un peu d'ombre, c'est relativement sobre sans être austère, très prenant, classique au premier abord mais plus je les écoute et meilleurs je les trouve.

vendredi 21 juillet 2017

Rêves (juin + juillet 2017)

6 juin 2017 : Je suis sur mon ordinateur. J'ai envie de dormir, mais il n'est que 0:10 et il fait encore grand jour dehors… Quelque chose flotte en l'air, vole et tombe sur le rebord de ma fenêtre. On dirait un grand mouton de poussière gris et allongé. Plus tard, il ressemble à une chenille monstrueuse avec une grosse tête. La chenille est dans ma chambre maintenant. Et se met à se changer en une espèce de loutre qui court partout. J'aimerais l'attraper pour la remettre dehors, mais je n'ose pas la prendre avec les mains. Je cherche un filet mais je n'en ai pas.






13 juin 2017 : Je visite Paris.

Il y a une grande place rectangulaire pavée en gris clair, avec plein de bâtiments connus, bien rangés les uns contre les autres. Il y a étonnamment peu de monde.

Je décide d'aller voir la cathédrale Notre-Dame en premier. Je ne sais plus pourquoi, j'ai une discussion/dispute avec le gardien (peut-être parce qu'il y a des gens importants qui visitent et ne veulent pas me voir… quelque chose comme ça).

À l'intérieur, l'horloge a été rénovée, avec un cadran en bleu marine qui indique 24 heures divisées en quatre groupes (comme dans certains pays asiatiques), en chiffres romains argentés — mais en Comic Sans MS, ce qui est assez peu fidèle au style du reste de la cathédrale. Le 6 est indiqué par un Λ. Le cadran indique donc I II III IV V Λ I II III IV V Λ I II III IV V Λ I II III IV V Λ.







13 juillet 2017 : Je suis en voyage en Chine.

Il y a un musée sur la culture Mongole avec plein d'antiquités. Un grand trou en forme de ◇ se trouve en plein milieu d'un couloir, si on ne regarde pas par terre on peut très facilement tomber dedans ; je manque de tomber, ou bien je tombe puis je reviens en arrière avant ma chute. (On voit l'étage inférieur éclairé à travers.)

En passant, mes cheveux frôlent un vase rouge. Le Mongol qui garde le musée (peu sympathique) prend une mine renfrognée et frotte énergiquement le vase pour le nettoyer. Mes cheveux ne sont pas si sales que ça pourtant, je les lave tous les deux jours.

Je sors du musée. Dehors (la rue est assez bondée) il y a un café pour lesbiennes avec comptoir et tables en bambou qui sert du mochi à la vanille dans des assiettes gris clair.

Prétextes d’Itayaxa, Livre XIIV, lignes 66 à 66½

[…]

Agis selon tes convictions, mais aussi contre elles — surtout si tu n’en as pas.

(D’ailleurs, sais-tu bien d'où elles viennent ? On a fait des progrès sur la traçabilité des convictions ces derniers temps, mais c’est fou le nombre de gens qui n’y font pas attention ! C’est le genre de produit dont il est difficile de se passer et qui contient très souvent plein de substances louches et de traces de produits toxiques, en tout petit dans la liste d’ingrédients que personne ne veut lire. Surtout dans les traditionnelles.

Garde toujours un peu de doute sur toi au cas où, ça fait plus de bien que de mal.)

[…]

mercredi 28 juin 2017

♪ 58 : Copies Homothétiques d’Allumettes Lunaires

Xerrox Vol. 1 d'Alva Noto repose sur le contraste entre sons « humains », acoustiques ou simili-acoustiques (je les aurais décrits comme « chauds » si j'écrivais ces lignes en hiver, mais c'est plus possible de donner à « chaud » un quelconque sens positif là) et textures glitch. Ça me paraissait déjà une bonne idée sur papier, mais sur disque, c'est impressionnant : le mec prend trois notes, de la friture, et il en sort une piste sublime.

La série est basée sur l'idée des originaux, des copies et des distortions induites dans le processus ; le thème de ce premier volume est “Old World”, où la musique classique est copiée et déformée dans des mélodies commerciales d'hôtels, d'aéroports et autres chaînes, puis samplées par l'artiste dans une musique dont la beauté ne semble plus artificielle. Le second volume, sous-titré “To the New World”, se rapproche plus de l'ambient classique (le genre que j'appelle “fuzzy ambient”, genre Tim Hecker), avec plus de drones, de densité, moins de dynamisme. Le troisième volume, sous-titré “Towards Space”, contient pas mal de synthés et est inspiré par des bandes son de films de science-fiction. Les trois valent le coup ; il y en aura cinq en tout.

(Petite énigme : que signifient “Haliod” et “Astoria” dans les titres des pistes ?)



Richard Devine a battu Autechre à leur propre jeu. Son EP Richard Coleman Devine commence par du bruitisme glitch organisé sur des rythmes IDM entraînants avec une quasi-mélodie ; suit une courte expérimentation atonale… et si tout avait été de cet acabit, le disque aurait déjà été très bon, mais ensuite les mélodies prennent le devant et ça devient superbe. Tous les éléments sont maîtrisés, l'équilibre entre bruitisme, complexité, mélodies et atmosphères est parfait. Honnêtement, c'est un des meilleurs disques d'IDM que j'ai pu écouter.

(La première édition de l'album avait 리처드디바인 écrit sur la pochette — c'est simplement une translittération en coréen de “Richard Devine”. Les pistes sont sans titre selon toutes les sources que j'ai pu consulter, mais le rip que j'ai téléchargé sur Soulseek avait des titres qui n'apparaissent nulle part ailleurs : 1. Wren, 2. Coleman, 3. Dipole Moment, 4. Coliseum of Couches, 5. Thumbprint et 6. Metravolt. Probablement l'utilisateur qui a eu envie de donner ses propres titres ?)



Je n'avais pas écouté BADBADNOTGOOD jusqu'ici à cause de leur nom ridicule, de leurs titres sans voyelles et du fait que je ne savais rien sur eux à part que c'était un groupe à la mode. Mais , avec cette pochette aussi colorée qu'une glace fusée et add_den qui lui donne un 4/5, j'ai décidé de tenter le coup quand même. J'ai bien fait ! C'est du jazz fusion tout ce qu'il y a de plus cool, mélodique, principalement instrumental sauf quand il y a des invité·e·s, des inspirations soul et hip hop. Rien de très novateur sans doute, mais c'est carrément agréable. Si le refrain de “Time Moves Slow” ne vous vend pas le disque et ne vous reste pas en tête ensuite, vous pouvez passer votre chemin, tant pis — si vous aimez, vous aimerez probablement tout. “In Your Eyes” est particulièrement réussie aussi.



Agglomeration and Homothety d'Acreil est un album d'ambient (?) microtonal, taggé également « algorithmique », « acousmatique » et « génératif ». Deux longues pistes, la première basée sur une série d'harmoniques de 30 Hz, la seconde en 19-EDO. Ça ressemble par moments à du space ambient avec des mélodies minimalistes expérimentales et de jolis effets spatiaux, à un moment la dissonance augmente jusqu'au bruitisme… L'album est difficile à décrire tant il est à la fois planant et étrange, il peut donner des impressions contradictoires et évoquer des images complètement différentes selon l'humeur. Du coup il tient carrément les écoutes multiples. Très bon disque en tout cas.



Matches de Coppice est un disque que j'ai beaucoup écouté avant de pouvoir en parler, ou même d'avoir une opinion à son sujet. Il commence de manière crispante, avec une piste introductive atonale d'une minute et demie suivie par un drone grinçant à peu près aussi agréable qu'une fraise de dentiste ou que des ongles sur un tableau noir (joué à l'aide d'une shruti box, d'un mélodica et de clés en laiton). Si vous tenez le coup, le reste du disque vous proposera d'autres drones et bruits paradoxaux qui pourraient évoquer un orage, une bête qui gronde, un soufflet de fonderie… tout en restant complètement étrangers à toute esthétique habituelle. Le groupe présente l'album comme une histoire à nombreuses pièces manquantes ; je dirais plutôt une histoire écrite dans une langue complètement inconnue, mais pas dénuée de poésie. Primaire voire brutale en apparence, pourtant subtile quand on l'écoute avec attention.



Lunar Phase de Heavenly Music Corporation — un alias de Kim Cascone, que je connaissais surtout par ses disques expérimentaux / microsound mais qui a aussi fait de la musique de films — est un disque d'ambient électronique psychédélique… qui ressemble beaucoup à sa pochette, en fait. Il date de 1995, donc ni ironie, ni nostalgie dans cette image de synthèse un peu basique — imaginez plutôt jouer à un jeu vidéo de l'époque et tomber sur ces paysages-là. Au niveau de l'esprit, ça peut rappeler certains albums de psybient, super planant et agréable. La musique de l'album a été composée à l'origine pour une station de radio japonaise qui diffusait de l'ambient en continu et dont la programmation suivait le cycle des marées ; dommage qu'elle n'existe plus, j'y aurais bien jeté une oreille !

jeudi 1 juin 2017

Jean-Claude Naroutot Contre les Extraterrestres



Nouvelle BD courte ! C'était censé être une parodie d'une certaine bande dessinée asiatique connue, mais au final ça ressemble plus à La Soupe aux Choux, haha (hum). Cliquez ici sur l'image ci-dessous pour la lire !

samedi 27 mai 2017

♪ 57 : Où Vont les Mèches Parfumées des Sages Nymphes de l’Île

J'aime de plus en plus Nicolas Jaar. Sirens, son dernier album, est assez inclassable ; pop mais uniquement par touches éparses, on pourrait y entendre des inspirations de Kid A de Radiohead ou même de certains disques de prog (sans l'extravagance) dans la manière dont les atmosphères et expérimentations prennent le pas sur le chant… On y entend du piano quasi-impressionniste avec des bris de verre, de légères touches de glitch, l'étonnamment rythmée “Three Sides of Nazareth”, la mélodie faussement douce et ironique de “History Lesson” qui tranche avec tout le reste (il faudrait que je décrive “No” aussi mais je ne connais pas le nom de ce style)… Très éclectique mais toujours atmosphérique, mélancolique, épuré. C'est plus un album pour qui aime l'ambient et les musiques expérimentales que pour qui aime la chanson même. À moi en tout cas il me plaît beaucoup !

(Et oui, il existe bien une édition spéciale de l'album avec une pochette à gratter, fournie avec la pièce.)


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+ Et puis il a sorti Nymphs aussi, un cousin plus électronique et plus expérimental, tout aussi bon voire meilleur. Sans rock cette fois (il y en avait un peu sur Sirens), et le chant y est encore plus rare. La plupart du temps, on y explore des limbes semi-électroniques, parfois étranges, souvent très mélancoliques ; on y trouve aussi quelques rythmes électroniques entraînants, comme sur “Swim” et “Fight”. Le meilleur moment du disque est le groove évanescent à la fin de “Don't Break My Love” — à la fin uniquement, ça dure à peine une minute, mais ça suffit à colorer tout le disque.



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L’Ange le Sage de Gaël Segalen se présente comme un album de phonographies qui se dansent, mais ce n'est pas tout à fait comme ça que je les décrirais. Disons plutôt un chaos organisé, où des rythmes et quasi-mélodies émergent au milieu du tumulte — les phonographies sont superposées au point de brouiller les pistes, difficile d'identifier un environnement ; difficile aussi de mettre le doigt sur ce qui donne à la musique son caractère particulier ! Ça me fait un peu penser à ces images accélérées de la vie en ville, où le monde prend des allures étrangères mais où l'on peut repérer des motifs dans la foule, les lumières…


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Fill My Body with Flowers and Rice d'Alice Kemp est un disque qui me fait froid dans le dos. Sept pistes minimalistes, avec une palette de sons maigre mais différente à chaque fois : de l'eau qui coule, des soupirs, du piano, des cris plus ou moins étouffés, des grincements de bois… et toujours des vides angoissants. J'ai pas mal d'autres disques de musique concrète qui jouent uniquement avec des textures, mais ici le but ne semble pas être d'expérimenter avec les formes ou l'esthétique — ce serait plutôt sept chapitres d'une nouvelle sans paroles. Plutôt fantastique ou d'horreur.



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Strands de Steve Hauschildt est un album de synthés modulaires / ambient où l'on peut entendre des influences de Klaus Schulze, de Manuel Göttsching, de l'ambient des années 90 (qui n'a pas évolué tant que ça depuis)… Rien de surprenant au niveau du style donc, c'est planant, agréable et classique — mais à partir de “Ketracel”, on a droit à des moments de beauté mélancolique parfaite. Assez pour que je me surprenne à y revenir encore et encore.

Trouvé sur ce top (des 100 meilleurs disques d'ambient de 2016, excusez du peu).


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Pistachio Island d'Ilkae est un album d'IDM plein de mini-pépites. Une à deux minutes par piste, l'enchaînement a quelque chose de frénétique mais c'est contrebalancé par une impression paradoxale de tranquilité, des mélodies toujours bien présentes et des rythmes plutôt calmes pour le genre… Et en fait on n'a pas l'impression que les pistes soient si courtes, surtout qu'elles ont toutes quelque chose à offrir !

Niveau style, pensez plutôt à Plaid ou Telefon Tel Aviv qu'à Aphex Twin ou Autechre — avec aussi une petite influence de hip hop instrumental et beaucoup de subtilité. Cerise sur le gâteau, l'album est conçu pour être joué en mode aléatoire (testé et approuvé).

À noter qu'un autre artiste, Agargara, a sorti une version remixée intégrale du disque.


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Neroli de Brian Eno est un disque extrêmement minimaliste (plus encore que Discreet Music), je ne savais pas qu'il en avait fait de pareils. Genre une note toutes les cinq secondes, parfois trois ou quatre — assez pour que la mélodie semble toujours sur le point de se déliter et n'être plus que des notes isolées. C'est en mode phrygien (et je crois que c'est ça qui fait que j'aime Neroli alors que je n'aime pas trop Discreet Music). À écouter en arrière-plan. L'autre jour, j'écoutais ça quand il y a eu un orage et une grande pluie qui ont commencé, ça convenait parfaitement.

Une réédition récente ajoute à Neroli un autre disque monopiste, New Space Music, un drone agréable. Dans le livret, Eno fait un parallèle entre l'indescriptibilité des odeurs et celle des timbres sonores et parle de son intérêt pour les parfums.


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Where Are We Going? : Octo Octa a fait son coming out et sorti un très bon disque de deep house, intitulé pour l'occasion. Un album autobiographique, principalement instrumental mais qui prend une autre dimension quand on fait les liens avec les titres (principalement au niveau des émotions, mais il y a aussi par exemple une piste qui évoque la vie de l'artiste à quinze ans avec des samples de musiques qu'elle écoutait à l'époque)… Et c'est un sentiment d'espoir, de soulagement et d'optimisme qui ressort de l'album en entier. Ça fait plaisir à entendre !

Le son rappelle un peu celui de DJ Sprinkles, et je ne dis pas ça seulement à cause des thèmes. Si ça vous intéresse, il y a une conversation entre les deux artistes ici.


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samedi 29 avril 2017

Mots (5)


Comment désigne-t-on une insulte déguisée en compliment en français ? En anglais, on dit “backhanded compliment” (et il existe aussi l'inverse, “backhanded insult”), ce qui a pu être traduit par « faux éloge », « compliment à revers », « compliment équivoque », « compliment à double tranchant » (ces deux derniers ne me paraissent pourtant pas avoir le même sens)… En cherchant un peu plus loin, on peut trouver les mots « diasyrme » (pour l'insulte déguisée en compliment) et « astéisme » (pour son inverse, le compliment déguisé en insulte — c'est courant, ça ?), sauf que les dictionnaires ne s'accordent pas du tout sur ces sens. Et qu'il s'agit de mots tellement rares que personne ne les utilise de toute façon, donc autant les éviter.

Je pense que je dirais « faux compliment », mais je ne me souviens pas d'avoir déjà vu ce mot-là utilisé en français. La pratique même est-elle moins courante en français qu'en anglais ?


XXXIX.
J'ai retrouvé le mot que j'avais perdu la dernière fois ! C'est « paralipomènes » (encore mieux en anglais : “paralipomena”), et ça désigne un addendum ou contenu supplémentaire rajouté à la fin d'un ouvrage. L'inverse, soit une introduction ou des préliminaires, ce sont les « prolégomènes ». Ni les paralipomènes ni les prolégomènes ne semblent s'accomoder du singulier. (C'est pas ça qui m'empêchera de l'utiliser quand même si j'en ai envie : un paralipomène, un prolégomène.)


XXXX.
En finlandais, “hyppytyynytyydytys” signifie “satisfaction due à un coussin qui rebondit”.


XXXXI.
Saviez-vous que le mot « gianduja » se prononce [dʒanˈduːja] en italien, soit à peu près « djanne douilla » (et non « jian duja ») ? … Et maintenant, vous avez le choix : utiliser la prononciation francisée, qui paraît erronnée (mais que tout le monde utilise), ou utiliser la prononciation italienne et faire preuve de snobisme. Le nom vient d'un personnage de la commedia dell'arte, Gioan d'la douja (« Jean de la Chope ») ; et pour être précis, les bonbons de chocolat qu'on appelle souvent « gianduja » sont des gianduiotti — un gianduiotto, des gianduiotti —, confectionnés à partir de gianduja et dont la forme rappelle le chapeau de Jean de la Chope.


XXXXII.
Je trouve que le titre de l'ouvrage de Kierkegaard Enten – Eller se traduit très mal en français. Aussi trouve-t-on en librairie Ou bien… ou bien. En théorie, le sens y est, mais cette répétition exacte — qui paraît pourtant plus logique, plus élégante à première vue — fait perdre de la clarté à l'expression, et sonne plutôt mal. Les points de suspension donnent aussi l'impression de quelqu'un qui hésite, et même pas forcément qui hésiterait entre deux options précises… C'est peut-être pour ça que l'ouvrage a aussi été traduit sous le nom L'Alternative.


XXXXIII.
D'ailleurs, en parlant de connecteurs logiques… N'est-ce pas bizarre et regrettable que la plupart des langues ne distinguent pas l'« ou » exclusif de l'« ou » inclusif* ? Ni ne proposent de manière simple de dire « si et seulement si » (qui peut s'écrire « ssi » mais se prononce toujours avec cinq syllabes) par exemple. Ce sont pourtant des concepts si simples et si utiles ! Les humains manquent de logique, sans doute…

* Quelques-unes le font d'après ce fil de discussion.


XXXXIV.
Il existe un mot savant qui désigne les difficultés à se réveiller le matin : la dysanie. Ça n'aide pas du tout de savoir comment ça s'appelle.


XXXXV.
Également dans la famille « tout le monde sait que ça existe mais peu de gens connaissent le mot » : la cryptomnésie. C'est quand notre cerveau nous ressort un souvenir du fond de ses tiroirs sans nous dire qu'il s'agit d'un souvenir… et que du coup, on prend cette idée pour quelque chose de neuf que l'on aurait inventé soi-même. Particulièrement pénible quand on s'en rend compte trop tard.


XXXXVI.
Le mot « grège » désigne un gris-beige… qui est en fait la couleur de la soie à l'état brut, et l'étymologie n'a rien à voir avec un croisement de « gris » et de « beige ». Ça vient de l'italien greggio, soit « à l'état naturel ».


XXXXVII.
Avez-vous déjà vu, dans des médias anglophones (ou seulement américains ? The Simpsons, par exemple) des personnages devenir tout fous et hyperactifs après avoir mangé du sucre ? Ça s'appelle “sugar high” et… non seulement on n'a pas de terme pour ça en français (ce n'est pas la même chose que l'hyperglycémie), mais l'existence de ce phénomène n'est absolument pas avérée. Nulle part.


XXXXVIII.
Inversement, j'ai appris grâce à la très bonne émission Karambolage sur Arte que les Français connaissent le « sot l'y laisse » mais que cette pièce de viande est inconnue en Allemagne… peut-être parce qu'il n'y a pas de nom pour ? [Edit: marvelmaker vient de me signaler qu'ils se sont trompés, ça existe et ça s'appelle Pfaffenschnittchen“ — soit le morceau des prêtres, qui se réservaient le meilleur ! J'aime toujours Karambolage mais j'aurais dû vérifier, mes excuses.]


XXXXIX.
Quelque chose de très gênant dans la langue française, c'est le masculin assimilé au neutre. Pas seulement pour des raisons d'égalité, mais aussi de clarté : « le premier mathématicien à avoir gravi le Mont Blanc » désigne-t-il la première personne qui étudie les mathématiques et a gravi le Mont Blanc, ou le premier individu masculin* à l'avoir fait ? Quant à « la première mathématicienne à avoir gravi le Mont Blanc », ça désigne forcément la première femme, mais cela ne nous dit pas si un mathématicien a gravi le Mont-Blanc avant elle.

* Le mot « homme » serait ambigu ici, évidemment.

XXXXX.
L’autre jour, à la librairie, j'ai vu une table avec plein de livres sur le « hoʻoponopono ». (Je n'ai pas noté le mot mais je l'ai retrouvé tout de suite en tapant « ho » puis plein de consonnes au pif avec plein de « o ». Si vous voulez savoir, Wikipédia dit qu'il s'agit d'« une tradition sociale et spirituelle de repentir et de réconciliation des anciens Hawaïens ».)

mardi 25 avril 2017

♪ 56 : Couleurs Païennes Argentées en Suspens dans les Heures de l'Histoire

Revisionist History de Fossil Aerosol Mining Project : deux heures d'ambient couleurs d'ocre, de bandes magnétiques usées à lire sur une machine poussiéreuse, d'objets anciens dont on a oublié à quoi ils pouvaient bien servir, de notes mystérieuses qui ont perdu leur sens… Ça peut être doux et agréable ou bien inquiétant, selon les moments et l'humeur. Leurs albums précédents ressemblaient beaucoup à :zoviet*france: (avec qui ils ont d'ailleurs sorti un très bon album collaboratif), ici leur son se distingue un peu plus ; plus ambient, même s'il y a toujours une certaine rugosité dans le son et des samples étranges.

C'est un disque hybride, mi-album mi-compilation, où d'anciens morceaux du groupe sont retravaillés avec de nouveaux sons — avec jusqu'à trente ans d'écart entre les deux… sans qu'on puisse réellement entendre cet écart, vu que ce genre de musique ne vieillit pas vraiment. L'objet suit le concept : chaque CD comporte une feuille de livre peinte en blanc cassé (juste assez opaque pour ne plus être entièrement lisible), un fragment de bande magnétique de dictaphone, la première heure de musique sur CD et un code pour télécharger la seconde.




Un mélange d'electro-sha‘abi et de jazz, ça vous dit ? L'electro-sha‘abi, c'est le genre d'EEK / Islam Chipsy*, soit un courant récent de musique populaire égyptienne avec des percussions et des synthés hypnotisants. Si ça vous tente, je vous conseille d'écouter Praed, un duo libano-suisse avec clarinette, basse, synthé et autres sons électroniques. L'album que j'ai s'intitule Fabrication of Silver Dreams ; c'est psychédélique comme il faut et sacrément cool. Maxime Canelli en avait déjà partagé un morceau ! (Il y a des extraits en écoute ici.)

* J'arrive toujours pas à prendre ce nom au sérieux : Islam Chipsy. Pourquoi pas Vatican Tortilla ou Torah Cahouète ?




… Alors évidemment, avec un titre pareil, ça me donne envie de réécouter cette chanson de Noir Désir. Je vous laisse le faire si vous voulez avant de commencer.

Voilà, c'est bon ? Donc, Tant que les Heures Passent de Bérangère Maximin est un disque électro-acoustique, de la poésie sonore expérimentale où chaque composition ressemble un peu à une installation. Un peu d'absurde, pas mal de curiosité, des sons piqués un peu partout et qui forment un tout toujours un peu instable, que l'artiste prend plaisir à heurter (j'ai l'impression que toute l'œuvre est basée sur l'idée de dérangement, de disruption). Sur “Ce Corps VII”, il y a un long texte-poème très bien récité en plus, c'est du théâtre pour l'oreille.



Scilens de Haptic est un album qui fait beaucoup sans en avoir l'air. Trois musiciens, cinquante-quatre (!) instruments et sources sonores*, une musique qui n'est pas tout à fait atonale ni arythmique mais qui semble l'être — ou bien qui l'est et ne semble pas l'être. Musique concrète**, phonographies, drones, bref beaucoup de sons « non musicaux » utilisés de manière très musicale, avec des crescendos parfois intenses, de la tension, des contrastes, des mélodies éparses qui pourraient passer inaperçues. Au niveau des émotions, on est entre l'anxiété et la contemplation, ça pourrait évoquer une personne qui s'abîme les yeux sur des thèses et manuscrits obscurs et passe ses nuits à taper son texte sur une machine bruyante sans voir l'heure passer. À écouter plutôt la nuit, mais surtout au calme et dans la solitude.

* En la lisant, j'ai cru qu'ils avaient enregistré des serpents mais non, “crotales” est aussi le nom d'un instrument.

** Je balance « musique concrète » comme ça, mais c'est dans le sens très approximatif et probablement incorrect que l'on voit utilisé de temps en temps.




Abeyance de Haptic est beaucoup plus facile à décrire. C'est un petit disque à écouter la nuit… un petit disque qui semble tout vide. On y entend des bruits lointains, des résonances, un peu de bruit de fond et un piano lointain. Absolument rien au premier plan. Difficile de déterminer au début si les phonographies ont été modifiées, s'il s'agit de plusieurs assemblées ou d'une seule, on pourrait même se demander si le piano est joué par un membre du groupe ou fait partie de l'environnement. Ça pourrait être un assemblage subtil comme une personne qui aurait placé un micro dans une pièce vide, ouvert les portes et les fenêtres et serait partie en laissant ça tourner. Pourtant, plus je réécoute ce disque et plus il me paraît « musical ».







Born Again Pagans de Coil* est un de mes disques mineurs préférés de mon groupe préféré. La première piste est la plus dansante qu'ils aient jamais réalisée, un produit des quelques années où Coil et Psychic TV, après avoir quitté la musique industrielle, se sont mis à explorer l'acid house. (À écouter dans cette veine en long format : Love's Secret Domain* et Towards Thee Infinite Beat*.) Les trois pistes suivantes sont nettement plus proches du son habituel de Coil, avec de l'ambient païenne étrange, psychédélique, mystérieuse, envoûtante. Étonnant de combiner les deux comme ça peut-être, mais ça fonctionne.

(L'EP se présente comme une collaboration, mais les pistes attribuées à “ELpH” sont simplement celles qui ont été produites de manière imprévue, non préméditée, comme si c'était leurs instruments eux-mêmes qui avaient décidé de les jouer.)

* Notez qu'il faut retagger un peu tout ça.




“Dancing Girl” de Terry Callier est une chanson fabuleuse. Le genre de finale magistrale qui nous fait passer par la joie, la nostalgie, la tendresse, une piste avec plein de mouvements mais qui ne perd jamais son émotion dans sa complexité — c'est une chanson qui en vaut bien cent. Enfin, je dis « finale » parce que c'est le genre de piste que j'ai l'habitude d'entendre à la fin d'un album, mais ici c'est la première piste… Impossible de l'égaler ensuite, mais l'album entier (What Color Is Love) est superbe malgré tout. Callier marie parfaitement la plus grande douceur à des rythmes vraiment entraînants (“You Goin' Miss Your Candyman”, je n'aurais pas dit non à une deuxième comme celle-là). Quant au vrai final, “You Don't Care”, il est désarmant de simplicité et peut s'écouter tout aussi bien avec un sourire qu'avec un soupir. Ou les deux.