vendredi 23 décembre 2016

Liens (4)


Des liens, parce que ça faisait longtemps :

Tulipe : une BD colorée, faussement simple et philosophique avec Tulipe l'ours, Crocus le serpent, Violette l'oiseau, le caillou, etc. J'aime beaucoup. Il est sorti en livre il y a peu ! * Philosophy Experiments : des expériences de pensée interactives en ligne. Vous connaissez celle du tramway ? Il y en a plein d'autres ! * http://www.xibalba.demon.co.uk/jbr : Un très bon site perso (à l'ancienne, comme on n'en fait plus) avec des pages très intéressantes sur la linguistique et la science-fiction. * Les Boloss des Belles Lettres : De grands romans résumés en argot contemporain. * Zen Pencils : des citations qui font du bien mises en BD. * http://draves.org/pix/kdn/ : De très belles illustrations de biologie marine d'Ernst Haeckel, colorées en PNG. * MuchPolitik fait les dessins politiques les plus géniuls que j'ai jamais vus. SES MIROBOLAN ! * Veritasium : Une chaîne de vulgarisation scientifique sur Youtube que j'aime bien. * Crash Course Philosophy : Quarante vidéos de vulgarisation philosophique avec Hank Green (un des mecs que l'on voit tout le temps sur Youtube, j'aime ce qu'il fait). Il y a d'autres Crash Courses sur d'autres sujets aussi ! * Nine Planets Without Intelligent Life : Un excellent webcomic qui raconte, après l'extinction de l'humanité, le voyage de deux robots dans le système solaire. Minimaliste, intelligent, marquant. * The Voyeur's Motel : Un article sur un voyeur qui a acheté un motel pour y espionner les clients… et ne s'est jamais fait prendre. Il en a vu, des choses, pendant des années. L'article est long mais très prenant, il est adapté d'un livre. * Baker's Dozen : Une BD que j'ai beaucoup aimée où il est question de sorcellerie dans un village imaginaire d'Asie du Sud, par Aatmaja Pandya (dont les autres BD sont très bien aussi). * Dumbing of Age : Un webcomic quotidien qui se passe dans une université aux États-Unis ; la vie avec Joyce la religieuse fondamentaliste, Amber la nerd, Sarah la misanthrope, Walky le glandeur cool, Joe le mec ultra-mec qui ne cherche qu'à se taper les filles… c'est super prenant, les personnages sont très sympathiques — et c'est intéressant aussi quand on sait que l'auteur a, comme Joyce, été éduqué à domicile dans un environnement ultra-religieux. L'histoire est la preuve qu'il en est revenu. Joyce qui découvre « le monde extérieur » (avec les athées, les dinosaures, les homosexuels…) est l'un des moteurs principaux de la BD. Pour autant, le ton reste léger et très agréable ! * Phoebe and Her Unicorn : Un webcomic très mignon et réussi où une petite fille typique découvre une licorne magique merveilleuse mais incroyablement narcissique et prétentieuse. * Également dans le genre mignon, les BD de Liz Climo sont mignonnes et drôles et ça fait du bien de voir de l'humour « innocent » comme ça, qui ne soit pas noir ou méchant ! * Si vous êtes de ma génération, vous connaissez sans doute, et XKCD y a fait référence une fois, mais au cas où : vous connaissez Zombo.com ? On peut absolument tout y faire. C'est génial. * Un autre lien vieux comme la pluie mais qui fait toujours partie de mes préférés d'internet (et qui risque de disparaître quand le format Flash ne sera plus supporté nulle part) : rgb.swf. Attention, il y a des lumières qui flashent à toute vitesse et de la musique !

mercredi 21 décembre 2016

♪ 52 : Thé Glacial et Projections Avancées dans le Vide Clonique

Le Projet (ou Bangkok Projekt) du collectif -∆t, fondé en 1978, consista à transporter un bloc de granite de cinq tonnes et demie d'Europe jusqu'en Asie. Ce qui prit deux ans aux trois membres, pendant lesquelles ils travaillèrent, se documentèrent, réalisèrent diverses performances et… et je suppose qu'ils concevirent ce disque à partir d'enregistrements pris en route, même si aucune des (trop rares) pages que j'ai consultées sur le groupe n'en fait mention ! Il y aurait bien les liner notes, mais elles sont scannées bien trop petit sur Discogs pour être lisibles, et le disque est épuisé. Tant pis.

En tout cas, on y entend des collages en général courts, avec un, deux ou trois enregistrements (de quels pays ? à vous de le deviner). De la musique, des chants religieux ou populaires, un gamin qui chante “Dallas” (le générique de la série ?) en tentant d'imiter les instruments à la bouche, des mecs qui répètent “bugo schligo bugo schligo bugo schligo” (allez savoir ce que ça signifie)… Plus qu'un carnet personnel ou qu'un documentaire, c'est une série de montages pleins d'esprit qu'on entend. Parfois, c'est beau. Parfois, c'est franchement drôle (sans que je puisse toujours expliquer pourquoi). Parfois, c'est étrange et frappant.

Ma piste préférée (pour n'en citer qu'une, il y en a vingt-six) est “Excuse Me”, qui superpose un chant religieux entonné par des fidèles dans un temple et un cours audio où une femme répète plein de phrases basiques similaires pour apprendre à s'excuser en anglais sur un ton monotone ; c'est tout simple mais l'effet est aussi fort qu'indescriptible.




Clonic Earth de Valerio Tricoli est une plongée dans un monde faussement aseptisé, aux couleurs étranges, rempli de monstres. Ça me rappelle un peu Nurse with Wound, mais sans le désordre et l'inspiration dadaïste ; on n'est plus dans un bric-à-brac de grenier où les jouets côtoient les aberrations lovecraftiennes, mais dans un laboratoire où étrangetés électro-acoustiques et horreurs samplées nous regardent dans les bocaux.

Je pense qu'il est tout aussi possible de trouver ce disque froid et purement expérimental que de le trouver absolument terrifiant. Et la pochette qui me fait penser à une pub pour du parfum ou autre produit de mode ou de beauté ajoute encore à l'étrangeté.




Sur मेम वेर्म [mema verma] de Giovanni Lami, on entend d'abord une shruti box manipulée sans être jouée. D'habitude, ces assemblages de matériaux que sont les instruments émettent des sons qu'on dirait immatériels, détachés de toute cause perceptible ; ici, c'est entièrement l'inverse, les claquements, frottements, pressions que l'on entend sont résolument concrets — et il est difficile de savoir à quel point ils sont accidentels ou pas.

Mais les enregistrements sont édités, transformés, et ça donne quelque chose d'aussi paradoxal que prenant ; une sorte de poésie de la matière, de l'illusion et de la manipulation.

Sur la deuxième piste, les harmoniques se font plus musicales et les sons commencent à m'évoquer un bateau : les rames, l'eau, la vapeur. Plus loin, un passage me fait penser à plein de crayons qui dessineraient en même temps. Et la shruti box est jouée sur la troisième et dernière piste, qui se rapproche plus de drone classique. En fait, tout le disque devient de plus en plus musical au sens classique du terme… tout en n'offrant quasiment aucune résistance au niveau des compositions ; l'exact opposé de ces musiques que l'on peut fredonner, chanter ou reprendre avec toute voix ou tout instrument. C'est un disque qui procure des sensations complexes et inhabituelles, je l'ai beaucoup écouté. Tout au plus peut-on lui reprocher d'être court.



Bonsoir, j'ai écouté And Then Nothing Turned Itself Inside-Out de Yo La Tengo et c'est un bon disque, mais vous n'auriez pas la même chose en plus dissonant, s'il vous plaît ? Plus de mystère, plus de suggestion et de pénombre, moins de chaleur, moins de lumière. Des silences aussi, pourquoi pas. J'aime l'ambiguité d'“Everyday”, moins la tendresse et le son pop de la plupart des chansons qui suivent.

Cette première piste me donne envie de chansons fantômes, qui glacent autant qu'elle séduisent. On est à une croisée des chemins en ce début de disque, une introduction qui colore tout le disque en bleu nuit et me fait espérer le meilleur ; mais le groupe part trop résolument dans l'autre direction, on voit de moins en moins la nuit, on se réchauffe, on se réchauffe encore et je commence à zapper des pistes. Pour me rendre compte que non, décidément, on ne reviendra pas de l'autre côté.

And Then Nothing Turned Itself Inside-Out est un bon disque, certes. Assez réussi pour que je puisse apprécier et même recommander cette pop indé résolument nocturne, qui ne décevra que peu de monde sans doute. Mais il me donne envie de chercher un autre disque apparenté, qui partirait dans l'autre sens.




Le disque pour danser du mois (je pense que je vais en rajouter un à chaque fois, sans commentaire parce que ce n'est pas vraiment une musique qui se décrit ou s'analyse) : Vol. 2 (Forward) de S3A.











Je ne sais rien du tout sur Audrey Chen, je n'avais jamais entendu parler d'elle — c'est la durée de ce disque (22 minutes), son packaging et son nom qui m'ont donné envie de l'écouter. Glacial : violoncelle, voix et sons électroniques. Si vous n'aimez pas les femmes qui s'égosillent ni les sons dépouillés atonaux, vous risquez de ne pas aimer ! Deux notes de violoncelle répétées forment une boucle rythmique on ne peut plus frugale, sur laquelle l'artiste joue, chante, hurle, se lamente, et fait entendre des grincements comme autant d'éboulis, de matières tendues sur le point d'éclater. Je ne dirais pas que cette musique est glaciale, ça ressemble plutôt la réaction de l'artiste dans un environnement qui le serait. Il y a un paradoxe dans cette musique, à la fois intense et très contenue.




Et puis je vous recommande vivement (même si je sais que ça fera fuir 99 % des gens) Tea Chairs, un triple album de trance psychédélique bizarroïde. Plus précisément, c'est du “Suomisaundi” (« son finlandais »), un type de trance qui se démarque par son caractère expérimental et volontiers humoristique qui part dans tous les sens. Et qui vient donc de Finlande, sauf ce disque-là, qui vient d'un peu à côté, en Australie.

C'est d'une originalité étonnante, sans production maximaliste ni longueurs, sans rien de primaire, avec plein de sons inattendus, des compos qui tiennent sérieusement la route… et surtout, avec un psychédélisme incroyable. Bienvenue dans l'univers des drogues hallucinogènes, on vous déroule le grand tapis arc-en-ciel ! Même si le disque dure trois heures, il est tellement barré que j'ai du mal à m'arrêter — quand ce ne sont pas les beats ou les mélodies qui m'accrochent, c'est l'inventivité de la musique. En général, ce sont les trois.

Non, je n'ai pas pu trouver la pochette en plus grand, et le disque semble épuisé partout, introuvable sauf en VBR sur Soulseek. Je me répète, mais il vaut le coup.

jeudi 24 novembre 2016

♪ 51 : Les Fleurs Martiennes Défuntes Secouent leurs Cordes Oculaires

Je n'aime toujours pas l'opéra classique, et je préfère largement la musique classique instrumentale à celle avec chant… mais je commence à me poser des questions quand, après avoir aimé The Death of Don Juan d'Élodie Lauten, j'ai un coup de cœur pour Mars: Requiem de Helga Pogatschar.

Les chants sur ce requiem (c'en est bien un) sont classiques, les textes aussi, mais l'instrumentation est industrielle. En partie atonale, avec des samples, des dissonances, des sons mécaniques, torturés, hostiles… Ce qui donne des clairs-obscurs saisissants (chant lumineux, textures sonores complexes et infernales). À un moment seulement, le chant se met à s'accorder avec cette dissonance de la langue musicale moderne, et ce moment suffit à donner une autre dimension à la composition ; sur d'autres passages, plus que des pistes, ce sont des mélodies, parfois sur une seule syllabe, qui me donnent des frissons.

Seuls les textes, religieux et en latin (à part la dernière piste en hébreu), ne me parlent en rien. Mais les sentiments d'inquiétude, d'espoir, de résistance, de tristesse sont exprimés de superbe manière.




Ça fait déjà pas mal d'années que j'aime Ogham Inside the Night de Sieben, un disque de folk sur un alphabet antique irlandais — un bel album dans un genre et surtout avec des évocations qui changent nettement de mes écoutes habituelles, calme mais souvent empreint de mystère et d'ambiguité.

Mais je ne m'attendais pas du tout à ce que l'album précédent, Sex & Wildflowers, soit si différent ! Est-ce encore du folk ? Parce que cette musique me paraît plus intense que n'importe quel disque de folk que j'ai pu écouter. Ou du moins intense d'une autre manière. Les boucles de violons sont encore là, la voix reste calme — et très belle, d'ailleurs ! —, mais si ce disque est en grande partie pastoral, il y a une tension dès le départ qui rend la musique d'autant plus belle et plus excitante… Maintenue jusqu'à ce que des distortions surviennent, des sons électriques, des pulsations, jusqu'à la tempête comme sur la géniale “Bleeding Heart” avec ses paroles simples rendues étranges par une énumération froide, précise, presque maniaque, et une musique qui aurait pu être mélancolique sans ces dissonances et cette énergie furieuse. Sex & Wildflowers est cru, violent même, ces légendes-là n'ont pas été adoucies ! Et c'est un sacré bon disque.




Biosphere, à mes oreilles le maître de l'ambient, n'avait pas sorti de disque entièrement convaincant depuis plus de dix ans. Et pas qui arrive à la hauteur de sa réputation depuis Shenzhou, en 2002 ! Ce n'était pas faute d'essayer de nouveaux styles, mais plus ses essais ratés s'enchaînaient, plus je pensais qu'il avait définitivement perdu la main.

Departed Glories est une renaissance : en plus d'être très bon, l'album ne ressemble en rien à ses précédents. Le Norvégien est parti à Cracovie et s'y est inspiré de l'histoire de Bronisława, une nonne qui, au XIIIe siècle, aurait vécu cachée dans la forêt pour échapper aux envahisseurs tatares. La musique, qui se base sur des échantillons de musiques traditionnelles russes et européennes, est fantômatique — des voix désincarnées qui viennent de tous côtés dans une langue démembrée, des nappes empreintes de mystère… Des souvenirs translucides, parfois joyeux, parfois anxiogènes, parfois paisibles, dans une atmosphère de contes et de revenants déconcertante. La photo de la pochette, qui date du début du vingtième siècle, colle parfaitement. En plus d'être envoûtant, le disque présente des passages impressionnants au casque ; tout juste peut-on reprocher à Departed Glories de ne pas avoir de dynamique d'album, un problème classique sur les albums avec beaucoup de pistes (dix-sept). Mais rien qui m'empêche de vivement le recommander !




Un bon single d'EDM en passant : Shake Your Body Down* de Discreet Unit, de la house qui se déhanche façon coup de fouet, sorti chez Prime Numbers.

* Rien à voir avec la chanson des Jackson 5 qui est très cool aussi.










Music Vol. de COH, c'est de la musique électronique minimaliste… qui s'approche autant que possible d'Eleh sans être du drone. Pas de percussions, mais des pulsations, des ondulations. Des mélodies discrètes. De grands espaces sombres, sphériques, avec quelques formes géométriques, une noirceur plus contemplative qu'anxiogène.








J'en profite pour parler de mon album préféré de l'artiste : Strings. Plus proche du minimalisme que des musiques électroniques classiques, la première partie au piano est d'abord très éparse — avant que s'introduisent répétitivité, pulsations et sons électroniques qui nous rappellent qu'on écoute un disque de COH sorti chez raster-noton. La mélodie est toujours belle, mais chaque note se répète, à l'identique ou dans un cycle de deux ou trois, avec des basses électroniques et des glitches, ce qui donne un effet de répétitivité trompeur et hypnotique. Sur la deuxième partie, une guitare électrique au son saturé quasi-électronique gronde sur une mélodie qui aurait pu être annonciatrice de groove dans un autre contexte mais ici n'est qu'une phrase minimaliste de plus. Une troisième partie se base sur de enregistrements improvisés de saz et d'oud, en duo avec ces sons de basses et d'éléments qui s'allument et s'éteignent… Le final garde les mêmes sources sonores mais avec une structure nettement différente : on démarre par des drones, puis un rythme arrive, les sons électroniques deviennent plus agressifs mais les instruments acoustiques rivalisent d'intensité eux aussi.

Ça ne ressemble vraiment à aucun autre disque que je connais.




Syclops est un groupe composé de trois Finlandais imaginaires et d'un vrai Maurice Fulton. On peut dire qu'il fait de la house, mais de la house très atypique, complètement déracinée ; beaucoup de sons acides et élastiques, plein de percussions différentes (tribales, rock, électroniques…), des instruments acoustiques inattendus… Un son hybride qui lorgne vers le rock ou le jazz, complexe, travaillé, expérimental, et qui incorpore aussi deux ou trois élements plutôt crus et improvisés. I've Got My Eye on You est le premier album du projet, c'est sorti chez DFA (le label de LCD Soundsystem) et c'est carrément bon !

mercredi 23 novembre 2016

(⚆)


Parfois, je me dis que le but n° 1 de ma vie est de me cacher. Et que le n° 2 est de rendre ma cachette la plus douillette possible.

Sans aller jusqu'à l'isolement, tout le monde a besoin de bulles déformantes où se réfugier et à travers lesquelles voir le monde — la musique, le confort matériel, nos proches et leurs opinions, la foi en qu(o)i que ce soit, une vision philosophique ou politique des choses… Et quand certaines éclatent, quand la musique ne m'atteint plus, quand les autres ne peuvent pas aider, c'est comme si ça me brûlait. Avec une sensation de lucidité qui n'arrange pas les choses. Le monde a quelque chose d'inhumain, d'insupportable, et s'en rendre compte uniquement quand ça va mal n'aide pas vraiment.

Parfois, même à travers notre propre vision déformée, il est impossible de ne pas voir que certaines bulles sont presque opaques, trop réduites, monstrueusement difformes, ou même qu'elles empoisonnent — difficile alors de ne pas avoir envie de les crever. En général, ce sont celles des autres… Et là où ça commence à aller mal, c'est quand on veut imposer sa propre bulle à tout le monde. On a eu ça tout le long de l'histoire de l'humanité, et j'ai l'impression qu'on le voit de plus en plus ces derniers temps. Des personnes détestables qui croient être les seules à y voir clair, trop confiantes en elles, si sûres de la justesse de leur difformité. Ça me rend compte à quel point il est important d'essayer, au moins, de se mettre à la place d'autrui.

Mais souvent, ce que je trouve me donne encore plus envie de m'en éloigner.

Cf. par exemple “Bulles de filtrage : Il y a 58 millions d’électeurs pro-Trump et je n’en ai vu aucun”, “I’m a Coastal Elite From the Midwest: The Real Bubble is Rural America” et la parodie inverse de Saturday Night Live, “The Bubble”, tout ce qui touche à la religion…

Il doit quand même y avoir un équilibre à trouver quelque part ?

dimanche 30 octobre 2016

♪ 50 : Les Couleurs Étranges des Perles de Cendres Exilées

Inscapes from Exile d'Elodie Lauten s'inspire du Nouveau Mexique, où l'on trouve aussi bien des traces de civilisations préhistoriques que des industries de pointe, des paysages désertiques spectaculaires, des villages abandonnés et des gens qui affirment avoir vu des extraterrestres ou des soucoupes volantes… On peut se demander quelle place y a l'humain.

L'artiste retranscrit très bien ses impressions en musique, avec des synthétiseurs calmes mais étranges qui s'épandent sur des pistes de dix minutes, des mélanges d'assonances et de dissonances, des rythmes carillonnants aux airs artificiels et hypnotiques, un long poème inattendu. De longues pistes, souvent. Émerveillement, éloignement, mystère, léger malaise et solitude, un bel album très ancré dans un territoire étrange.





Psychology of Colour d'Ouvala est un très bon album d'ambient conçu en partie avec des enregistrements endommagés par des dégâts des eaux. La musique commence avec une beauté chatoyante, qui oscille doucement entre assonance et dissonance, particulièrement réussie ; puis au fil des pistes, des textures apparaissent, quelques percussions, et de plus en plus d'erreurs réinterprétées en constructions (un glitch répété devient un rythme ou une boucle)… l'album va du paisible à l'étrange puis au chaotique, jusqu'au bruit sur la piste-titre, avant de se terminer sur une note apaisée.

… Mais c'est traître, de décrire le disque de cette manière, parce que ça laisse imaginer que Psychology of Colour vaudrait le coup surtout pour cette valorisation de la décomposition. En fait, même les passages « propres » sont très beaux, et l'album aurait été remarquable rien qu'avec eux. C'est simplement que je n'aurais pas pu le décrire aussi facilement, et qu'il m'aurait fallu m'étendre sur un sentiment finalement peu traduisible en mots.




C'est Halloween demain, et si vous avez envie de flipper un peu, je vous conseille Pearl Drills. Une demi-heure de déshumanisation brute : des enregistrements divers trouvés ici et là — une femme qui chante, un homme qui semble tester son matériel, des conversations, frère Jacques… bref, des bribes de quotidien tout à fait innocentes et anecdotiques, mais déteriorées par l'usure, accompagnées par un bruit de fond impassible dans un silence de mort. Aucun message, aucune structure apparente, aucun accompagnement — c'est peut-être l'habitude d'entendre ça dans d'autres médias, mais ça suffit à mettre mal à l'aise. Et puis, face B, les choses empirent : ça devient de plus en plus bruyant, les voix se déforment de manière grotesque et infernale. Une représentation sonore de l'enfer. Bref, c'est un disque d'horreur.

… Mais comme ce n'est que du son, ça pourra soit vous prendre aux tripes, soit ne rien vous faire du tout (auquel cas l'intérêt de cet album sera à peu près nul).

(Sinon, parmi les disques qui font peur que je connais, il y a Scott Walker, Bohren & der Club of Gore, Shinkiro, Soliloquy for Lilith ou Homotopy to Marie de Nurse with Wound, Throbbing Gristle en général, Khanate…)




À celles et ceux qui aiment la house, je recommande de jeter une oreille à ce que font les Parisiens de chez D.KO ! L'EP multi-artistes Cœur d'Artichaut (le premier que j'ai entendu) est excellent, Join the Groove est très bon aussi, et dans une veine un peu plus fantaisiste j'aime beaucoup ce que fait Mézigue, qui gagne un point bonus pour ses titres et pochettes (mention spéciale à “Du Son pour les Gars Sûrs”, avec sa voix de dessin animé incongrue qui aurait pu être gonflante et qui est au final très bien trouvée, sur une piste excellente par ailleurs — [edit] oh et puis à “Mangeur de Pez Germain” aussi ! —). Je découvre encore, et au hasard en plus, mais eux-mêmes ne font que commencer et c'est très prometteur !

J'ai découvert ça grâce à la Chinerie, un groupe de puristes passionnés qui cherchent les perles rares et en postent plein tout le temps sur Youtube et Facebook (faut regarder leurs pages spécialisées : Chineurs de House, de Techno, des Origines etc.). C'est une mine d'or.



Alors on dépense des milliards en campagnes de prévention contre la drogue, et là, pouf, les deux hurluberlus de Shpongle (dont l'un a 74 ans, quand même) débarquent et réduisent ces efforts à néant. J'ai commencé par écrire « à néon », c'est bon signe.

Nothing Lasts… But Nothing Is Lost, c'est un trip planétaire à travers la psytrance ultra-psychédélique, une musique qui prend une bonne dose de DMT et des influences de partout, entre les chants d'un pays, les instruments d'un autre, une intensité protéiforme impressionnante. Et on passe par la joie, l'étonnement, la mélancolie parfois, la paix, c'est un feu d'artifice, un truc de techno-hippies qui voient tout l'univers en même temps dans la cinquième dimension. Si on entre dans le trip, franchement, c'est assez génial. Sinon, euh, je ne sais pas !




Un pendant de Shpongle sur le territoire du rock pourrait être Ozric Tentacles. Du joyeux space rock instrumental plein d'effets spéciaux, qui semble se prendre par moments pour de la musique électronique, ou du drone, ou de la musique indienne, voire du trip hop ou… enfin vous voyez. Y'a des synthés, de la flûte, des harmonies spatiales colorées, des solos électriques et plein de surprises et trouvailles sonores tout le long, on peut trouver ça un peu kitsch sans doute mais c'est cool. Le groupe existe depuis 1985, l'album que j'ai écouté s'appelle Strangeitude, il paraît que les autres sont du même acabit.

Ils ont un site web qui est tout aussi psychédélique avec du texte fluo, des étoiles et des nébuleuses. Je pourrais m'en inspirer !




Pourtant je savais que The Gerogerigegege n'était pas qu'un projet pour rire. Je l'avais lu, Émilien avait tout décrit ! Mais à l'époque, je n'avais écouté que Tokyo Anal Dynamite (dans mes souvenirs : gonflant) et Yellow Trash Bazooka (dans mes souvenirs : hilarant), tous deux basés sur le principe débile de (1°) crier ONE TWO THREE FOUR (2°) jouer quelques secondes de bruit n'importe comment. J'avais aussi retenu les inécoutables Art Is Over (un tentacule collé dans une boîte de casette sans cassette), 0 Songs EP (un vinyle sans sillons), Night (ONE TWO THREE FOUR *bruits de caca dégoûtants*) et leur slogan JAPANESE ULTRA SHIT BAND.

Du coup, au fil du temps, je n'ai gardé que l'idée d'un groupe extrême qui n'avait rien à foutre de quoi que ce soit et qui se permettait tout, y compris le plus débile. “Fuck compose [sic], fuck melody, dedicated to no one, thanks to no one, ART IS OVER” : l'attitude punk à fond. Je n'écoutais quasiment jamais, mais j'aimais le fait que ça existait.

Alors quand de nulle part j'entends « Juntaro est vivant ! » en 2016, je ne me doute de rien. Quand j'en entends un peu plus, je me dis que j'ai manifestement raté un épisode. Je me dis que je devrais écouter ce nouvel album inattendu qui serait apparemment sombre, même si je ne m'attends pas à un chef d'œuvre. Je m'y mets quand même, parce que c'est ce genre d'inattendus qui font qu'une œuvre n'est pas le fait d'un personnage mais d'une personne…

Tu parles d'un choc.

Gero 30, le mec qui se masturbait sur scène lors des concerts du groupe, aurait 70 ans aujourd'hui et serait soit mort, soit en hôpital psychiatrique. On aurait aussi eu de sérieux doutes sur l'état de santé voire d'existence de Juntaro Yamanouchi, qui n'avait plus donné signé de vie depuis quinze ans après un dernier album de « ONE TWO THREE FOUR » qui, de l'avis des fans, sonnait singulièrement triste et fatigué.

… Ce ne sont là que des rumeurs à ma connaissance, mais Juntaro Yamanouchi revient vraiment de loin. L'écoute de Moenai Hai (燃えない灰, « centres incombustibles ») ne laisse aucun doute là-dessus. Certains diront que cet album n'est que très peu musical ; il est en tout cas seul, désolé, sans compromis. Quatre pages d'un journal intime avec à peine quelques mots et surtout beaucoup de blancs, mais ces silences-là hurlent. Un sentiment d'abandon, de froideur consommée, une peine sourde, et à un moment, une intensité brûlante et déséspérée. L'album dure 53 minutes qui paraissent très courtes, ces 53 minutes sont les plus marquantes que j'ai entendues dans le genre depuis longtemps.

Et ce à quoi je m'attendais encore moins de la part du Gerogerigegege : ce disque n'est pas que de l'expression brute, mais le son a une esthétique parfaite. Cette désolation est belle, un noir profond qui me rappelle ceux de Soliloquy for Lilith, Imperial Distortion ou Zeichnungen des Patienten O.T..

Est-ce qu'on pourrait faire un album plus dévastateur que celui-là avec ces artifices que sont le chant, le rythme, les mélodies ? Oui, je sais, il y a plein de guitares rock sur la deuxième piste (qui s'appelle “The Gerogerigegege”, ce qui m'a paru étrange avant de comprendre), mais dans ce contexte, ce n'est pas vraiment une piste de noise rock ni de shoegaze. Ou plutôt il m'a été impossible de l'écouter comme telle la première fois. Je n'entendais que son intensité, ce qu'elle signifiait. Le fait que ce soit peut-être la première fois qu'une piste de Gerogerigegege tienne la route selon un barème musical classique, et soit même carrément bonne, était secondaire, voire accessoire à côté de cela, dans ce contexte-là. Je crois que quand on atteint ce point-là, il n'y a plus rien à ajouter.

(Une parenthèse quand même pour signaler qu'apparemment, on aurait Grim à remercier pour le retour de Juntaro, et que je recommande toujours beaucoup son double album Maha dont j'avais parlé il y a quelques mois. Et que lui aussi a fait un hiatus de… 23 ans, avant de réapparaître. Vous savez que les disparitions volontaires sont un vrai phénomène de société au Japon ? … Enfin, je m'égare.)

(Depuis, j'ai jeté une oreille aux autres disques de The Gerogerigegege, ceux d'avant : Senzuri Champion, None Friendly, Hell Driver, Instruments Disorder. Hell Driver ressemble un peu à Moenai Hai, ça aurait presque pu être une première partie, mais on reste loin. Surtout au niveau de la beauté des sons. Quoi qu'il en soit, aujourd'hui je comprends très différement “Fuck compose, fuck melody, dedicated to no one, thanks to no one, ART IS OVER”.)

(Au fait, si l'on regarde les premières vingt minutes de None Friendly au spectrogramme, ça fait une forme de zizi carré. Mais l'effet disparaît dès que les minutes suivantes apparaissent.)

mercredi 28 septembre 2016

♪ 49 : Les Usines Explosives se Focalisent sur l’Extinction de leur Nihilisme Débordant

Overflows de Yannick Dauby est une sorte d'antidote musical à la misanthropie. C'est un parcours dans des environnements naturels, industriels et urbains enregistrés en France et à Taïwan (où l'artiste vit depuis 2007) ; on commence par des endroits qui semblent abandonnés, avec des passages lointains. On avance près de machines, d'objets, avec vent, la pluie, dans les champs, les friches. Une longue balade pour s'aérer les idées. De l'air et de la solitude, enfin ! Et puis, à la fin seulement, on se rapproche de la vie urbaine, des gens, de plus en plus près. Une fête ou un festival à Taïwan. Et ça va aussi, finalement. C'est un disque qui peut faire beaucoup de bien.

(On peut aussi l'interpréter de manière très différente, je pense.)

J'aime aussi beaucoup 廠 (« usine »), du même artiste, qui présente un monde industriel qui tombe en ruines, un environnement mécanique rouillé où la nature s'immisce… Il y a des improvisations in situ avec les machines, qu'on frotte, qui tournent, qui grondent, qui mugissent, qui rugissent — qui paraissent autrement vivantes que quand elles tournent, en fait. C'est très spatial, dynamique, puissant. Et l'idée et les sonorités me parlent.





J'ai un coup de cœur pour Maya Jane Coles. Un son dansant très émotionnel, avec beaucoup de chant et souvent pas mal de mélancolie.

Un coup de cœur ou trois : l'EP Focus Now, c'est nettement de la house, taillée pour les pistes de danse, de très bon niveau, avec du chant classique (pas des voix samplées) sur la troisième piste. Son mix pour DJ-Kicks* suit les mêmes lignes, un son toujours dansant, fluide et « humain », très réussi. Comfort, son premier LP, s'éloigne un peu de la danse pour se focaliser sur les chansons, avec des éléments trip hop voire R&B ; c'est un album au cœur lourd, un peu trop à mon goût par moments, mais avec de belles pépites. Ce sont les deux disques précédents que je préfère, mais dans tous les cas, j'aime beaucoup son style !

* À noter en passant que si vous le prenez chez le label, vous avez toutes les pistes originales non mixées en bonus.




Je n'avais jamais écouté de chiptune, mais les loustics de Bodenständig 2000 vont m'y convertir ! Deux geeks invétérés* qui font des mélodies chiptune et des chansons rigolotes en allemand, avec un bon sens de la mélodie et un humour parfois noir, toujours absurde. Il y a de vrais tubes sur Maxi German Rave Blast Hits 3 — comme “In Rock 16 Bit” (qui existe aussi en versions quatre bits et huit bits, à télécharger sur leur site) — et pas mal de loufoqueries, comme la première piste, une sorte de rap a capella avec beatbox amateur sur le fait de ne pas avoir de casquette de baseball. Ce bidule musical sympathique est sorti chez Rephlex, le label d'Aphex Twin. Je peux remercier les deux tiers des Darius (Darii?) que je connais pour cette découverte, à savoir Juliette Porée et Joe Beuckman. Le troisième Darius ne s'appelle pas Darius selon l'état civil non plus.

Et je vous conseille d'aller voir sur site web qui est excellent, on n'en fait plus des comme ça : http://www.bodenstandig.de

* L'un des deux maintient également une page sur le jeu vidéo Marble Madness, et a bricolé une trottinette à joystick nommée d'après un langage de programmation des années 1940 (qui a sa propre piste et son propre clip de présentation).




Je peux remercier les algorithmes de m'avoir fait découvrir EOD, projet acid techno/IDM qui ressemble étonnamment à du AFX (le projet acid d'Aphex Twin), disons en un peu plus mélodique et un peu moins expérimental/frénétique.

Ses dernières sorties sont de petits EPs numérotés avec une couleur chacun, j'ai pris le n° 8 presque à l'aveugle parce que c'est la couleur que je préfère, et j'ai pris le mini-album Utrecht aussi, les deux sont très bons!





— Hé, vous pensez quoi de KMFDM ?
— Bah, c'était sympa quand j'avais quinze ans…
— Ouais pareil, j'ai pas réécouté depuis.

Si Nitzer Ebb et Front 242 (entre autres) ont rendu les sons industriels dansants et que Nine Inch Nails en a fait du rock accessible au plus grand nombre, que dire de KMFDM ? C'est l'artillerie lourde décadente, la dérive ultra-hédoniste, aussi subtile qu'un tank bardé de gyrophares dans une parade (avec un G.I. Joe ou une Barbie qui chevauche le canon, allez, autant y aller à fond).

Le leader du groupe, Sascha Konietzko, a dit qu'il n'était pas fan de metal dans son ensemble, mais qu'il aimait emprunter des riffs au genre et les monter en boucle pour les entendre plein de fois. Donc le son du groupe, c'est des riffs de guitares omniprésents qui se disputent le devant de la scène avec les beats aussi dansants que brutaux et un chant conçu pour galvaniser les foules : tension, distortion, testostérone, et des chœurs à tous les refrains. Pas subtil mais efficace !

Et non seulement c'est fun, mais il faut être honnête, c'est bien fait — sur les dix pistes de Nihil, rien à jeter, elles ont toutes quelque chose d'accrocheur. Quand ce n'est pas furieux, c'est dansant ou tendu, aucune baisse de régime et c'est moins monocorde qu'on pourrait imaginer*. Rien qui pourrait faire aimer le groupe à qui n'en aime pas le concept, mais ça explique amplement le fait d'aimer même après l'adolescence !

* D'ailleurs j'ai écouté deux autres de leurs albums, et ils ont des styles différents : Opium, leur tout premier, est étonnamment industriel, et leur album de 1997 (dont je ne pourrai taper le titre que quand j'aurai mis à jour mon système vers une version plus récente qui me permettra de taper des emoji) est plus électronique. Ils sont bien aussi, mais Nihil est meilleur.




À quelques sonomètres de là, il y a les deux disques sortis en 1993 par Front 242, groupe majeur de l'EBM (Electronic Body Music : musique dansante électro-industrielle). Qui eux aussi s'y sont donnés à fond. Un son électrique, dense, intense ; plus rock et direct avec leur chant masculin habituel sur 06:21:03:11 Up Evil (qui leur a valu au moins une comparaison à Depeche Mode), plus électronique et expérimental avec une chanteuse engagée pour l'occasion sur 05:22:09:12 Off.

Si le premier repose avant tout sur des titres qui accrochent, le second décline ses titres en plusieurs mixes complémentaires, une approche casse-gueule mais qui ici fonctionne étonnamment bien. Le groupe a pris ce qu'on a tendance à percevoir aujourd'hui comme les travers des années 1990 et a réussi à en faire une œuvre maximaliste qui tient debout, et même autrement plus digeste que nombre d'albums contemporains. Leur classique Front by Front reste peut-être plus intéressant, mais au niveau plaisir d'écoute, ces deux-là n'ont rien à lui envier !

samedi 24 septembre 2016

Je n’ai jamais lu ni regardé Game of Thrones,

mais ça ne m'empêche pas d'en faire une adaptation en BD !




C'est une contribution pour le blog Bruce Willis Est Mort, qui a plein de planches faites par plein de gens sur le même principe ; le post Tumblr original est ici (mais les images sont assez floues et petites quand on les agrandit) ; si vous voulez lire ça en grand, c'est ici (ou cliquez sur l'image au-dessus).

Allez voir le reste du blog aussi, il est trop cool !

dimanche 4 septembre 2016

Oh là là je viens d'avoir une idée géniale

sous la douche, regardez-moi ça :


Si ça c'est pas du génie, génie c'est pas ce que c'est !



P.S. Oh et on pourrait aussi avoir Nascarpone, le poney qui fait du Nascar ! (Je ne sais pas ce que c'est exactement mais je crois que c'est une course de voitures américaines.)

Parfois, mes éclairs de génie n'éclairent vraiment que dalle, mais je les aime quand même.

mardi 23 août 2016

♪ 48 : Quatorze Rencontres sur le Son des Machines Climatiques Transférées à Dallas

邂逅 (Kaikō) de Haruo Okada et Fabio Perletta est un jeu subtil entre ombre et lumière, intérieur et extérieur. On se promène le long d'une jetée, dans une forêt, dans une grotte… et ces paysages sonores se mêlent à des sons moins reconnaissables, peut-être abstraits, qui évoquent des impressions subjectives. L'effet est étonnamment naturel, comme lorsqu'on se promène et que notre attention passe imperceptiblement de l'environnement à nos propres pensées.

La piste fut à l'origine une improvisation en direct lors d'une fête de hanami, peaufinée et réenregistrée par la suite. J'ai dû l'écouter genre cinq ou six fois déjà et à chaque fois j'ai l'impression de l'entendre différemment. À chaque fois je la trouve superbe.




Sur Balance 014, Joris Voorn a « peint avec de la musique ». Façon aquarelle. Plutôt que d'agencer de bons titres avec des transitions et quelques edits, le DJ a effacé tous les contours et mêlé des dizaines de pistes en un flux continu, un groove fluide qui associe des genres complémentaires plutôt que similaires… Regardez-moi cette tracklist ! Ce n'est pas le record du monde de titres mixés en une heure, mais ça reste impressionnant. Et bien fin qui arriverait à démêler les sons sans les connaître !

Sur le Mizuiro Mix (« couleur d'eau » ou bleu clair), Voorn commence par jouer les équilibristes en gardant la tension de son beat pendant un temps fou alors que la musique fait ressentir une sérénité paradoxale, il cherche à la fois à détendre et à faire danser — et il y arrive carrément. Jusqu'à un virage inattendu, avec la voix bizarre d'“R U OK” d'Ambivalent (drôle de piste, plutôt humoristique à l'origine) qui nous fait plonger dans un son plus ambigu, thérapeutique presque, avec des pointes de mélancolie.

Le Midori Mix (vert, couleur de nature) commence de manière plus dansante, très prometteuse, avec plus de groove que le Mizuiro… Là, on se dit que Voorn a décidément des doigts en or — jusqu'à ce qu'il tente vers la fin d'incorporer des chansons entières dans son mix, comme “Nude” de Radiohead, et là, ça marche moins bien : il perd le groove de vue et tourne un peu à vide. Dommage. Tout le reste est excellent.




Autre approche : She's a Dancing Machine de Magda, un mix de techno minimale façon jeu de construction, cent quatre pistes découpées en fragments de tailes variables et assemblées sur le beat. La structure est froide mais dansante, les sons partent dans tous les sens, c'est du pointillisme foufou sur une base austère et ça fonctionne carrément. La seule chose que je reproche à cet album, c'est son absence de dynamique générale : Magda garde la même formule monotone-imprévisible tout le long, sur 78 minutes un petit détour ou un long virage auraient été un plus.

À noter que ce style-là avait déjà été adopté quelques années plus tôt par Richie Hawtin (Plastikman) sur un de ses mixes, DE9: Closer to the Edit, pour un résultat impressionnant aussi mais nettement plus sérieux. Je l'ai peu écouté, plutôt envie de revenir à celui de Magda, j'aime bien quand il y a de la fantaisie.




Un troisième ? OK, mais celui-là attention, faudra pas le mettre entre toutes les oreilles ! Follow the Sound de Bitch Ass Darius est un disque qui donne simultanément envie de s'exclamer « bougre, quelle vulgarité ! » et « foutredieu, quel génie ! ». La seconde plus souvent que la première.

La ghetto house est un genre avec des sons assez bruts et des paroles qui parlent surtout de sexe (vu le “ghetto” dans le nom, vous vous doutez bien qu'on est loin du romantisme subtil) ; la ghettotech mêle à cela des influences techno, electro et UK bass, et des tempos très rapides. (Je viens de lire tout ça sur Wikipedia et RYM, je ne connaissais pas du tout avant d'écouter Bitch Ass Darius.) Bref, Follow the Sound ressemble au cerveau d'un adolescent mâle hyperactif. Le mix n'est pas que vulgaire, il est irrévérencieux — à commencer par le fait qu'aucun des artistes n'est crédité (les limiers d'internet ont identifié 71 titres, restent 9 inconnus) et que leurs pistes originales sont découpées, accélérées et pitch-shiftées sans vergogne. Quand une piste dépasse la minute, ça paraît carrément long. Si vous vous retrouvez à court de café ou de thé un jour, passez-vous ce disque.

Mais il faudrait avoir les oreilles bouchées pour ne pas entendre à quel point Follow the Sound est impressionnant malgré ses airs frustes. Dans sa dynamique déjà, tenir une telle intensité pendant si longtemps sans que ça devienne gonflant, ce n'est pas si facile — et Darius y arrive en partie grâce à une impressionnante variété de styles, qui dépasse les frontières des genres suscités, va de l'acid au chiptune au hip hop et plus loin encore, donnant à la composition dans son ensemble une structure beaucoup plus complexe que ce à quoi on aurait pu s'attendre. Ce n'est ni un flux continu (il le casse exprès par moments, d'ailleurs) ni un marteau-piqueur fatigant, c'est un feu d'artifice qui pète dans tous les sens et dans toutes les couleurs.

Et puis, ce disque est franchement drôle. Dès l'intro, où Darius sample Milli Vanilli fail compris, puis dans des juxtapositions potaches, une ou deux répétitions absurdes, Bodenständig 2000 ou encore la piste 61… jusqu'au moment où on regarde par curiosité “bitch ass darius” dans Google Images pour voir la tête du responsable.

Donc ouais. Un plaisir coupable. Mais un sacré plaisir, et un sacré talent.




Christian Renou est surtout connu pour son projet Brume : musique concrète ou électro-acoustique, parfois rapprochée de l'industriel ou du noise, une soixantaine d'albums sortis depuis les années 1980. (L'artiste cite parmi ses nombreuses influences Pierre Henry, 23 Skidoo, SPK, Philip Glass, Magma… La description officielle en anglais de francophone est assez cocasse !) Anemone Tube, c'est un projet power electronics allemand mené par Stefan Hanser, je n'ai découvert qu'après, j'aime bien aussi.

Sur Transference, Renou remixe Anemone Tube et… en fait une musique étonnamment cérébrale, froide et contemplative. Sans être glauque ni monotone ! C'est une musique électronique à l'esthétique aussi nette qu'étrange. La description officielle est incompréhensible (on dirait le manifeste d'un artiste contemporain qui serait aussi philosophe théoréticien) mais parle de géométrie, d'analyse et de structure concrète. On confine parfois à l'ambient ; des éruptions bruitistes surviennent, des rythmes et sons industriels sont présents aussi, mais on est très loin de la fureur abrasive que j'ai pu écouter chez Anemone Tube, ou des cris étonnants dans des paysages électroniques de chez Brume (encore plus des passages humoristiques de son Accident de Chasse, mais bon, celui-là datait de 1989).

C'est un disque que j'ai pris pour quatre euros je crois, il était en promo chez le vendeur et la couleur fluo plus le nom de Brume m'ont donné envie. Le hasard a bien fait les choses ! (Le packaging est décevant par contre, c'est une sorte d'enveloppe qui se déchire en lambeaux quand on l'ouvre.)

… Et je vous conseille par la même occasion Xerxès de Brume et Golden Temple d'Anemone Tube, pour faire d'une pierre trois coups. Enfin, de trois pierres trois coups. Mais qui se répondent un peu. Bref.




Il y a dix ans, j'écoutais Surfer Rosa des Pixies. Ça remonte déjà pas mal. J'en garde surtout de bons souvenirs, mais je ne l'ai plus écouté depuis des années ; je n'ai jamais donné de vraie chance (deux pauvres écoutes incomplètes) à Trompe le Monde, j'avais essayé plus ou moins récemment de rallumer la flamme avec Doolittle mais… *haussement d'épaules*.

Il y a cinq ans, j'ai écouté Big Black. Qui a confirmé le fait que j'aime le style Steve Albini, plus encore chez eux en fait, mais qui a un peu trop tendance à servir les épluchures avec le plat. Genre sur Atomizer, “Kerosene” et “Cables” sont parfaites, le début est d'un bon niveau mais le reste se délite jusqu'à la médiocrité — le son ne fait pas tout. Je ne me souviens plus trop de Songs About Fucking, pourtant c'était par celui-là que j'avais commencé.

Aujourd'hui, j'écoute mclusky. Déjà, la déflagration d'énergie folle mi-crétine sur le refrain de “Lightsabre Cocksucking Blues” aurait justifié l'existence du rock à elle toute seule (et me donne l'impression que le rock qui n'est pas du noise rock est un équivalent de bière sans alcool, parce que c'est pas possible de penser à Ziggy Stardust ou autre en écoutant ça). Certes, ces sacripants nous font le vieux coup de balancer la toute meilleure piste en premier et la deuxième meilleure en dernier, mais contrairement à Big Black, ils ont un vrai sens de l'écriture tout le long ! Ils ont de meilleures mélodies et toutes les pistes sont bonnes. J'aime bien leur attitude plus punk aussi.

Peut-être que j'aurai « épuisé » mclusky d'ici quelques années. En attendant, j'accroche carrément. Si je déterre un disque comme celui-là tous les cinq ans, ça va, j'ai pas à me plaindre !




James Turrell est un artiste américain connu pour ses travaux sur la lumière et l'espace, des œuvres in situ avec une esthétique minimaliste. Il a notamment conçu le Roden Crater, un cratère volcanique dont l'intérieur est devenu une monumentale œuvre-observatoire. Parmi ses œuvres plus modestes, il y a les Skyspaces, de simples ouvertures rondes ou carrées qui laissent passer l'air à l'intérieur de lieux parfois préexistants, parfois construits pour l'occasion. Sur les photos, on dirait des monochromes, mais des monochromes changeants et actifs, qui colorent l'espace tout entier…

Les Skyspaces sont des œuvres visuelles avant tout, mais comme l'air y passe, l'environnement sonore aussi y est modifié. Pour son projet Climata, Robert Curgenven a enregistré de multiples Skyspaces — à la fois les sons qu'on y entend et les microtons générés par l'espace lui-même à l'aide d'oscillateurs et d'un haut-parleur. (Les oscillateurs sont réglés sur la fréquence de résonance de l'espace, le haut-parleur agit comme un résonateur de Helmholtz, enfin je ne comprends pas tout, l'artiste écrit que chaque espace agit à la fois comme un filtre et comme un instrument.)

Bref, c'est une traduction sonore d'une œuvre architecturale. Qui donne lieu à une installation, un concert, et à ce double album, composition où les quinze enregistrements de Skyspaces sont arrangés en six pistes. Très discrètes, minimalistes, six « presque rien » qui ont chacun leur identité et caractère, une sorte de silence teinté subtil à chaque fois. Chacune a la même durée de 19:20, pour permettre la lecture simultanée, dans n'importe quel ordre (l'artiste recommande d'utiliser deux systèmes audio, ce que je n'ai pas eu l'occasion de tester mais la lecture simultanée de deux pistes sur ordinateur donne déjà des couleurs plus profondes). Si vous aimez ce genre de musique (Eleh, Éliane Radigue…), je vous conseille d'y jeter une oreille ! C'est sorti chez Dragon's Eye Recordings, le label de Yann Novak.

Et l'article d'A Closer Listen sur le projet est excellent.

mercredi 17 août 2016

Ce qu'il y a de bien en été, ce sont les fruits.
Voici un fruit farci au fruit farci au fruit :


Variante : si ce n'est pas la saison des fruits, on peut aussi remplacer le bluet par de la pâte d'amande à la pistache, la framboise par du praliné et l'abricot par du chocolat noir, ça s'appelle alors une “Mozartkugel” (pluriel : Mozartkugeln)!

vendredi 29 juillet 2016

Mots (4)



(Cliquez ici pour lire les posts précédents de la série.)


XXVI.

Page 82, il y avait un mot que je connaissais pas et que j’ai essayé de retenir pour le chercher dans le dictionnaire plus tard. Manque de pot, ma mémoire me dit maintenant que ce mot est « prolopoménie ». Ce qui n’existe pas, ou du moins pas en dehors de ma mémoire défectueuse. Maintenant j’ai un faux mot qui ne me sert à rien, et un vrai mot que j’ai oublié et dont je ne connais toujours pas le sens. C’est malin.

(… Même s’il s’agissait sans doute d’un mot prétentieux et peu utile.)


XXVII.
Le mot suédois “tätatät” vient du français. Prononcez-le (le ä se prononce /ɛ/, comme un « è » en français) : oui, c’est bien ça que ça veut dire ! Ce mot est merveilleux.


XXVIII.
Le saviez-vous ? S’étirer quand on baille, ça s’appelle « pandiculer ». C’est un mot assez peu utile, à part éventuellement pour insulter quelqu’un en rimes vulgaires.


XXIX.
Je crois bien que les mots « hurluberlu » et « roploplo » sont les plus sympathiques que je connais en français. Ce dernier ne figure pas dans tous les dictionnaires, mais il existe quand même. Si, je l’ai entendu ! Enfin, si vous ne me croyez pas, remplacez-le par « raplapla ». Mais c’est moins rigolo que « roploplo ».


XXX.
Le fait que le mot « littérature » s’écrit avec un seul T en anglais (“literature”) ne me dérange pas du tout. Je m’en souviens bien et je ne crois pas avoir déjà confondu les deux orthographes. Par contre, le fait que « bandana » s’y écrive avec deux N (“bandanna”) me dérange, ce N me fait toujours l’effet d’une faute de frappe. C’est sans doute dû au fait que la langue évolue naturellement vers le plus court, le plus simple ?

… Sauf qu’il m’arrive aussi très souvent de me tromper et d’écrire « language » en français au lieu de « langage », par analogie avec l’anglais. Peut-être parce que je rencontre le mot anglais plus souvent que le français, peut-être aussi parce qu’un G dur suivi d’un U paraît naturel en français.

Au fait, évitez d’écrire “litterature” en anglais, ça forme un jeu de mots involontaire avec “litter” (les déchets).


XXXI.
Je ne sais plus dans quel livre j’ai retrouvé « bec de gaz » récemment et ça m’a fait un drôle d’effet. C’est une locution nominale que je connaissais depuis mon enfance mais… je l’avais complètement oubliée. Et ça m’a fait bizarre de perdre un mot qui me paraissait aussi courant. Je ne sais plus du tout où je l’avais entendu la première fois (dans une vieille BD, genre Tintin, peut-être ?). Combien d’autres mots ai-je oubliés depuis ?


XXXII.
« Pharmakon » (φάρμακον) est un mot grec étonnant : il signifie à la fois « remède » et « poison ». Soit un contronyme (mot signifiant à la fois une chose et son contraire), ce que je n’aime pas d’habitude… À ceci près que ce sont souvent effectivement les mêmes substances qui soignent et qui font du mal, selon la dose. Est-ce bien un contronyme, du coup ?

« Pharmakon » signifie aussi « bouc émissaire », mais là, je ne vois plus du tout le rapport.


XXXIII.
Le mot « acrasie » est assez peu usité, pourtant il dénote quelque chose de très courant : le fait d’agir à l’encontre de son propre jugement (manger un gâteau alors qu’on fait un régime, procrastiner alors qu’on sait qu’on manquera de temps…). Il est vrai qu’on parle souvent de faiblesse à la place. Mais « faiblesse », c’est un peu vague et un peu… faible, non ?


XXXIV.
Le mot « mirabilis » a quelque chose de captivant — un peu comme ce dessin-illusion où l’on peut aussi bien voir une vieille femme qu’une jeune femme, il me fait autant penser à « admirable » qu’à « misérable » (ou plutôt « misérabilisme »). En latin, c’est bien « admirable » qu’il signifie, et c’est le nom d’une fleur…


XXXV.
« Faire long feu » et « ne pas faire long feu » signifient la même chose. Ou pas. À voir ce qu’en disent les correcteurs du Monde, il vaut sans doute mieux éviter cette expression, elle est parfaitement ambigue.


XXXVI.
Le fait que le mot « alsatique » existe m’agacerait presque. Ça désigne les livres qui parlent de l’Alsace, et il y a dans beaucoup de librairies alsaciennes un rayon « alsatiques » (parfois très étendu)… Mais y a-t-il des mots correspondants pour les autres régions ? Ou cette région est-elle plus attachée à elle-même que les autres ?

(La raison pour laquelle ça m’agace est tout à fait irrationnelle et injustifiée — c’est parce que ça m’agace de trouver tant d’alsatiques qui ne m’intéressent pas et si peu de choix en romans qui m'intéresseraient dans certaines librairies et bibliothèques…)


XXXVII.
En anglais, on peut dire “touché!” quand quelqu’un marque un point dans un argument. Ça vient de l’escrime, il paraît. Je n’ai jamais entendu qui que ce soit le dire en français mais je le fais parfois quand même, ça me paraît plus vivant que de dire « tu marques un point »… Est-ce un anglicisme, du coup ?

jeudi 28 juillet 2016

♪ 47 : Les Cinq Faunes Réunissent leurs Derniers Désirs Acides

Gather & Release de Sarah Hennies est un album qui utilise vibraphone, phonographies, ondes sinusoïdales et « stimulation bilatérale » (soit des tons qui alternent entre un canal et l’autre, ce qui d’après les notes est utilisé pour soulager les traumatismes et l’anxiété chez certains patients).

C’est une musique expérimentale qui utilise beaucoup de drones et d’atonalité, mais qui est surtout introspective. Du bruit gris, venteux, avec un son timide (le vibraphone) qui parfois disparaît, réapparaît, chante doucement. Une tension grandissante finit par se faire sentir, puis par gronder pour s’arrêter brutalement et faire place à une plage de bruit brut. Vient une deuxième piste beaucoup plus apaisée au début… à ce moment-là, on pourrait penser avoir compris où voulait en venir l’artiste. On se détrompe quand tout prend une direction inattendue, nettement plus complexe, parfois brutale.

Gather & Release raconte une histoire sans paroles. Je ne prétends pas la comprendre, mais elle me touche tout de même. J’aime beaucoup ce disque.




Quelque part entre, disons, Grouper et Bardo Pond, il y a Valet. Naked Acid se situe certes dans cette zone floue entre l’ambient, le rock psychédélique et le folk expérimental, mais la musique même n’est pas vague — elle a des attraits qui m’y font revenir depuis des mois. Ce sont les couleurs, déjà. Des atmosphères réellement évocatrices, des dissonances inattendues. Et puis j’aime les tambours et les drones sur “Drum Movie”, la mélodie à la guitare sur “Kehaar” qui me paraît familière sans que je sache où je l’aurais déjà entendue, les beats électroniques complètement inattendus sur “Streets” (enfin du coup vous allez les attendre maintenant)… Et il y a de l’intensité dans ce disque, ce qui manque souvent dans les albums de la même famille. Donc oui, j’aime.




Sur Fauna, Jneiro Jarel (un producteur de hip hop qui a plein d’alias) prend des éléments de musiques tropicales et latines et les fragmente, les déplace, les électrise, les psychédélise, en fait des ingrédients d’un cocktail coloré, foisonnant et très agité. Certains regrettent que l’« esprit brésilien » y soit dénaturé ; c’est justement ce qui rend le disque intéressant à mes oreilles ! Je me demande si Jarel a pris de l’inspiration chez Flying Lotus et Amon Tobin…

En tout cas, au niveau style et concept, l’album se démarque bien. Par contre, il est inégal — vers le milieu, l’artiste joue de juxtapositions osées mais pas très maîtrisées, qui tombent parfois dans un fouillis fatigant. C’est au début et à la fin, quand les mélodies et les rythmes savent où ils vont, que l’album tient vraiment ses promesses. Je trouve que l’originalité compense ces faux pas, après c’est à vous de voir. Jetez-y une oreille dans tous les cas si ça vous intéresse ; Fauna ne dure que trente-six minutes, assez denses.



Vous saviez que Basic Channel, les Allemands qui font de la dub techno, avaient un projet deep house ? Cinq singles, sortis sous les alias Round One, Round Two etc. dans les années 90.

Honnêtement, je ne m’attendais pas à ce que des artistes connus pour un genre plutôt gris sortent quelque chose d’aussi dansant. Alors “I’m Your Brother”, ça fait un choc. C’est un tube, avec un groove impeccable, un chant soul, et cette note qu’on peut entendre comme un bonheur parfait ou teinté de tristesse selon son humeur.

Mais ce n’est que le premier round, et les suivants se mettent à ressembler de plus en plus à de la dub techno, plus vaporeux, plus lents… Andy Caine, qui assure le chant sur “I’m Your Brother” et “New Day” (très bonne aussi), laisse la place à un Paul St Hilaire qui a un accent jamaïcain (n’allez pas plus loin vers la Jamaïque s’il vous plaît, sinon je sors). Quant aux mixes, à part l’étrange “Chicago Twisted Mix”, il s’agit pour la plupart d’instrumentaux qui ressemblent à s’y méprendre à du Basic Channel. Ce qui est étonnant, du coup, c’est que ce projet ne me déçoive pas. Sans doute parce que Basic Channel est une référence dans leur genre habituel, et que même s’il se raréfie, il reste toujours un peu de groove là-dedans.




Je reviens sur un classique, du moins classique à mes oreilles : Is This Desire? de PJ Harvey. Sacrée artiste. Un album très incisif et très introspectif, du rock relevé de sons électroniques voire trip hop qui ne détonnent que quand elle le fait exprès (le bruitisme de “My Beautiful Leah” ou “Joy”, pistes qui font assez mal, ou la pénombre d’“Electric Light”, piste qui pourrait presque passer inaperçue à côté mais qui hante), des chansons comme une collection de nouvelles, avec un personnage féminin différent à chaque fois. (Je n’ai appris qu’aujourd’hui que “Joy” était inspirée par une histoire de Flannery O’Connor, il faudra que je lise cette autrice un jour.)

Honnêtement, il y a peu d’artistes qui savent faire une musique aussi intense émotionnellement sans me rebuter. Et encore… c’est peut-être cette intensité qui fait aussi que je n’écoute pas PJ Harvey si souvent que ça, malgré le fait que je la citerais parmi mes artistes rock préférés. Je n’ai toujours pas écouté Dry ni White Chalk par exemple.

Le défaut principal d’Is This Desire?, je dirais que c’est son livret particulièrement pénible ; il me faut toujours bien une dizaine d’essais avant de le replier correctement. La prochaine fois je prendrai des notes en le dépliant, ou j’arrêterai de le déplier pour regarder les scans sur Discogs.




Le deuxième album d’Andrés peut s’écouter comme un pendant house du fameux Donuts de J Dilla. Mi-house, mi-hip hop instrumental, avec des accents soul prononcés. Super cool. (Si j’aimais l’été à part les fruits, j’aurais peut-être dit « estival ».) Trente pistes, soixante-dix minutes, soit un rythme assez soutenu mais moins intense que sur Donuts, où on pouvait avoir l’impression que l’artiste allait aussi vite qu’il le pouvait pour échapper à sa maladie… L’album a des allures de mix : plutôt qu’une sélection de singles remarquables, chaque piste apporte une nouvelle touche, une nouvelle étape d’un long voyage dont on ne peut tout retenir en une seule écoute. (J’aurais préféré me passer de la speakerine radio qui fait des bisous au micro par contre, heureusement qu’elle n’est pas là souvent.) C’est sorti chez Mahogani Music, le label de Moodymann — pas forcément une bonne chose, vu leurs tirages toujours épuisés et les prix abusés des versions digitales ! Et c’est la version CD dont je parle, le vinyle est raccourci de moitié. Donc ouais, le piratage c’est cool.




Now Wait for Last Year de Caroline K : soupirs post-industriels, grain et pénombre, synthétiseurs atmosphériques, introspection, amertume, mélancolie et beauté. Le titre vient d’un roman de Philip K. Dick. Le disque date de 1987 et fut le seul album solo de l’artiste, mais elle fut aussi membre fondatrice de Nocturnal Emissions* à leurs débuts.

Face A, “The Happening World”, une piste ambient de 21 minutes qui effleure plusieurs sentiments sans les dévoiler tout à fait. La face B présente une palette émotionnelle similaire avec des synthés et boîtes à rythmes, des sons parfois crus et assez datés mais toujours une très belle sensibilité. C’est une musique sombre très émotive, avec un voile d’austérité parfaitement translucide.

L’album original, que j’aime beaucoup, me laisse un sentiment d’incomplétude ; avec les trois premières pistes bonus de la réédition CD, c’est parfait. (La quatrième semble ne rien avoir à faire là par contre.)

* J’avais parlé d’un album de Nocturnal Emissions ici mais il est plus tardif. J’écouterai Fruiting Body ensuite, Caroline K joue dessus.