lundi 31 août 2015

Lectures (9)

The Book of Dave de Will Self. Dans un lointain avenir, après une inondation qui a largement réduit en ruines la civilisation actuelle, quelqu'un en Angleterre déterre un livre qui a miraculeusement survécu. Ce livre acquiert un statut sacré et est pris comme base pour l'édification d'une nouvelle religion… Toute la société finit par s'organiser autour des écrits de Dave. Sauf que Dave, à son époque (la nôtre), c'était un chauffeur de taxi londonien aigri, misogyne, « pas raciste », qui a pété les plombs à la suite d'une dispute avec son ex-épouse au sujet de la garde de leur enfant et craché ce ramassis haineux insensé sous l'influence d'antidépresseurs.

Le résultat va de l'hilarant au tragique. Les prêtres de la religion daviniste s'appellent Conducteurs, tournent le dos à leurs ouailles pour les regarder dans un rétroviseur, et leur font réciter en guise de prières les noms des rues à parcourir dans Londres pour arriver à tel ou tel endroit. Mais ce monde moyen-âgeux n'est pas que ridicule, il est aussi obscurantiste et cruel… et Will Self, plutôt du genre réaliste-pessimiste. Ne vous attendez pas à cinq cents pages de déconne et d'humeur badine, même si on rit souvent.

La langue aussi a évolué dans ce futur — en fait, deux langues y sont en usage : l'anglais que l'on connaît aujourd'hui est devenu une langue hiératique équivalente au latin, et la langue démotique est un mélange d'argot londonien accentué, de mots de chauffeur de taxi mal interprétés et de langage SMS. Les Anglais se saluent donc tous d'un “Ware2, guv?”… Sur une phrase entière, ça donne par exemple “Iss nó rì 2 eggspekk a dad 2 no vem fings, issit?”. Au début, j'avais peur que ça ne rende le roman illisible, et le début est effectivement difficile ! Mais ça finit par venir, et au bout d'un moment j'ai vraiment pris goût à déchiffrer ce charabia dégénéré. (Du coup, The Book of Dave est un livre qui sera inaccessible pour pas mal de monde : vu l'importance qu'ont le Londres des cabbies et le cockney dans le roman, j'imagine qu'on doit perdre beaucoup en traduction — à vérifier ! —, mais l'original demande une bonne maîtrise de l'anglais. Même dans les passages qui se passent de nos jours, Will Self a un vocabulaire pointu.)

The Book of Dave est excellent roman de divertissement et un bon roman ambitieux, qui touche à pas mal de sujets sensibles (la religion n'étant que le plus évident). Si les passages dans le futur sont surtout un prétexte à la présentation de l'univers, le personnage de Dave est très réussi, à la fois antipathique et réellement touchant. À certains moments, difficile de ne pas se sentir proche de lui. Bref, j'ai carrément aimé.

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Don Quichotte de Miguel de Cervantes. Faut l'avoir lu, c'est de la culture générale ! … Mais malgré la date (début XVIIe siècle) et la longueur du texte (deux volumes* de cinq cents pages chacun), les aventures de Don Quichotte et de Sancho Pança se lisent très rapidement. C'est un texte très drôle et surtout étonnamment léger. (Apparemment, la traduction récente d'Aline Schulman y est pour quelque chose — présentée en introduction, elle entend reproduire la fluidité et l'oralité du texte, quitte à simplifier la syntaxe quand une traduction littérale serait trop archaïque. Vu le ton de l'histoire, ça me paraît justifié.)

L'histoire, vous la connaissez : Don Quichotte, gentilhomme modestement fortuné, lit trop de romans de chevalerie et finit par se prendre pour un chevalier errant. Il part en quête de nobles aventures, accompagné par un bon vivant un peu naïf (pour ne pas dire un peu couillon) du nom de Sancho Pança, à qui il promet monts et merveilles en récompense de son service. C'est de la vraie comédie la plupart du temps, à part quelques histoires dans l'histoire dans le premier tome (bienvenues pour changer un peu de registre — j'aurais aimé en avoir dans le second aussi).

Je reproche quand même deux ou trois choses à Cervantes : (1) La fait qu'il y ait deux grossières incohérences dans le texte (dont une qu'il met sur le dos de son imprimeur). Ne vous étonnez pas si la monture de Sancho disparaît et rapparaît inopinément, ni si la femme de Sancho change de nom sans raison : ce n'est pas vous ni la traductrice qui êtes en faute, c'est juste Mimi qui s'est pas bien relu et que personne n'a osé corriger. (2) Le coup de Don Quichotte qui explique toutes ses mésaventures par des vils enchanteurs imaginaires qui lui jouent des tours, ça passe au début, ça finit par sentir la paresse voire le foutage de gueule au bout d'un moment. (3) La fin, justement, est un peu décevante et casse un peu le trip.

Bref, pour un Grand Classique de l'Histoire de la Littérature, c'est loin d'être un chef-d'œuvre irréprochable. Mais c'est une lecture bien agréable quand même.

* À noter que les deux tomes ont été publiés avec dix ans d'écart, et qu'un autre écrivain peu scrupuleux avait, avant la publication du deuxième tome, publié une fausse suite ! C'est peut-être d'ailleurs ça qui a poussé Miguel à finir son histoire. Sacré Mimi, va.

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The Secret History de Donna Tartt est un roman que j'aurais adoré lire quand j'étais ado, et que j'ai dévoré tout pareil aujourd'hui. Richard Papen, un jeune californien d'origine modeste, part au nord-est des États-Unis et se retrouve à étudier le grec ancien au sein d'une classe… particulière. Très réduite, élitiste, un monde à part au sein de l'université. Tous les cours sont donnés par le même professeur, qui n'accepte que très peu d'étudiants, sans qu'on sache sur quels critères.

On apprend dès le prologue que cinq des étudiants conspirent pour — et réussissent à — assassiner le sixième, et la première partie du roman nous apprend comment ils en sont arrivés là. C'est un semi-huis clos, où de jeunes gens riches et cultivés, menés par leur mentor dans un milieu fermé, laissent libre cours à leur idéalisme ; le plus brillant d'entre eux est aussi celui qui semble le moins en phase avec le monde réel… Dangereux ? Peut-être, mais plus qu'un groupe sectaire manipulé, c'est une sorte d'Arcadie universitaire dans laquelle nous plonge Donna Tartt, un monde fragile et pas tout à fait sain mais beau à sa manière. D'ailleurs, le protagoniste garde toujours des contacts avec le monde extérieur : s'il voulait prendre ses distances, la porte lui reste ouverte. Mais il ne part pas.

The Secret History est avant tout un roman qu'on lit pour l'histoire, esthétique et divertissant, mais on peut aussi y lire un commentaire face à certaines tendances intellectuelles (et idéologiques ?). Les idées qui y sont présentées sont classiques mais pas inintéressantes. Les personnages diviseront les lecteurs (il est facile de les voir comme des snobs froids et prétentieux, mais j'ai un point de vue plus nuancé — j'aime bien Henry notamment !). La première partie du roman, où l'on apprend les motivations des assassins, est captivante ; la deuxième (qui se déroule après, quand les étudiants doivent faire face aux conséquences de leur acte) l'est un peu moins, mais j'ai quand même continué sur ma lancée avec grand plaisir.

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V. de Thomas Pynchon. Quel livre ! Un roman postmoderne qui suit plein de directions différentes sans se perdre, à la fois sérieux et loufoque, où les passages franchement drôles côtoient des textes dans le texte (il y a un terme pour ça ?) qui vont de l'intrigue historique à des mystères et perversions quasi-gothiques, jusqu'à l'horreur véritable (dans l'histoire de Mondaugen avec les colons allemands en Namibie notamment), le tout entrecoupé de chansons.

De quoi ça parle ? D'un couillon qui fait le yo-yo dans le tram et traîne avec une divers hurluberlus à New York dans la moitié des chapitres, et d'un détective à l'identité effacée qui cherche « V. » (qui ? ou quoi ?) autour du monde dans l'autre moitié. Quant aux thèmes abordés… vous verrez bien en le lisant. Sachez juste qu'il est souvent question d'objets inanimés.

V. est un roman exigeant mais excellent, meilleur que The Crying of Lot 49 (qui m'avait déjà donné envie de continuer à lire du Pynchon). Ne vous attendez pas à tout comprendre (les intrigues avec Godolphin m'échappent en grande partie), mais accrochez-vous, parce que c'est un sacré trip. Pynchon a un excellent style et ses idées sont loin du tout-venant — en fait, je crois qu'il en crée proprement une dans ce roman, une pour laquelle il n'existe toujours pas de mot. Je continuerai avec Gravity's Rainbow !

(P.S. L'édition que j'ai — la seule qu'on trouve facilement, en fait — est parvenue à faire une faute dans le titre. C'est “V.”, pas “V”.)

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Le Roi des Aulnes de Michel Tournier. (Le titre vient d'un poème du même nom, de Goethe.)

Abel Tiffauges est un homme qui ressemble étrangement à un ogre, avec sa propre philosophie, ses habitudes étranges, et ses penchants qui dérangeraient la plupart des braves gens normaux. (Le régime de viande crue et de lait qu'il adopte à une période n'est pas le plus étonnant.) Ce n'est pas un paria, mais… s'il s'ouvrait plus, il le serait. Il peut susciter la curiosité, la méfiance, l'inspiration, le dégoût ou tout ça à la fois. En fait, c'est le genre de type chelou duquel on préférerait ne pas s'approcher — et on finit ici par le connaître intimement.

L'histoire débute en France, à la fin des années trente ; une bonne partie se passe en Allemagne durant la guerre. Les événements lui semblent très peu favorables, mais Abel est persuadé d'être un élu ; c'est en tout cas un colosse invisible, un dévoreur silencieux. Ce qui est impressionnant, c'est à quel point ce personnage et cet histoire paraissent crédibles et ne tombent jamais dans l'exagération, la déformation. À quel point la place centrale qu'accorde l'auteur à son personnage semble méritée. La narration, parfois interne, parfois externe, reste libre de tout jugement face à cet étrange personnage, qui paraîtra sans aucun doute sympathique à certains et malsain à d'autres.

Tournier a obtenu le Goncourt pour Le Roi des Aulnes. Houellebecq aussi l'a obtenu, et j'avais eu des doutes. Mais Tournier, ouais, je crois qu'il le mérite.

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Sinon, j'ai aussi lu Le Nez de Gogol mais je ne sais pas trop quoi en penser, il faudra que je le relise. Autant il m'a paru bien écrit, autant je n'ai pas vu où l'auteur voulait en venir.

Livre CC des Préceptes d'Itayaxa, pages 1F à 2B, lignes 68B à 7¿2

[…]

Arrête de fragmenter ton attention à grands coups d'internet et de multitâche, et pose-toi un peu.
Pose-toi sur une chaise, un lit, un champ, un hamac ou un pose-personne. Pense à tous les trucs que tu es déjà en train de faire. Et à tous ceux que tu es en train de ne pas faire. Ça fait une foule de choses. Arrête de faire toutes les choses que tu es en train de ne pas faire, ça te libérera déjà beaucoup de non-temps. Ensuite, fais ce que tu veux.

[…]

mardi 25 août 2015

♪ 36 : Les Analogies Automatiques Imaginaires de Melissa s'Agrippent aux Branches des Gares Stéréoscopiques

Le Mont Analogue de René Daumal, « roman d'aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques », raconte la recherche et l'ascension d'une montagne inaccessible, qui ferait le lien entre la terre et le ciel. Le roman est inachevé, l'auteur étant mort au milieu d'une phrase…

Mount Analogue de Zorn, inspiré par ce roman et par les idées et méthodes ésotériques de Georges Gurdjieff, est une composition de 38 minutes composée de soixante fragments, qui selon l'artiste ont formé un tout cohérent quasiment dans l'ordre où il les a écrits sans même qu'il s'en aperçoive. (Miraculeux, selon lui — à mon avis, son expérience sur plusieurs centaines d'albums y est pour quelque chose !) C'est une musique contemporaine avec autant d'instruments orientaux qu'occidentaux, et qui semble esquisser, sous de multiples angles, les contours de… quelque chose de mystérieux, d'inapprochable peut-être.

C'est un des albums les plus mélodiques de Zorn je crois, mais moins léger que ses albums des Dreamers ou que The Goddess. (J'en avais parlé ici.) En fait, par certains côtés, c'est une synthèse en quarante minutes de ses styles plus accessibles. Du coup, pour découvrir John Zorn, je conseille dorénavant d'écouter deux albums : l'éponyme de Naked City, et Mount Analogue.

Ah, et la peinture de la pochette est de Remedios Varo. J'aime ses œuvres aussi (souvent plus surréalistes que celle-là) !



André Vida dit que, dans ses compositions, « les relations d'intervalles [entre les notes] ont cédé la place à celles entre les musiciens et leurs imaginations, leur instruments et leurs corps ». L'artiste a créé des partitions temporaires basées sur des lumières colorées projetées contre des sculptures contemporaines, une partition avec une note énorme qui ressemble au soleil et une forme d'oiseau, ou encore une œuvre intitulée “Tie Me Up” où les musiciens portent des chapeaux rigolos et sont attachés par des cordes qui restreignent leurs mouvements, tirées par le chef d'orchestre (qui porte lui aussi un chapeau rigolo). Parfois, il dit qu'il n'y a plus besoin de partition du tout, que la partition est dans le corps des musiciens. Ça doit être amusant de faire de la musique avec lui !

Minor Differences est un disque étonnant, quinze pistes courtes qui présentent clairement et de façon concise des mouvements complexes, bizarroïdes ou farfelus pour saxophones de plusieurs types. (Entre quatre et quarante saxophones par piste, une vingtaine en général.) Il me paraît à peu près impossible de tout saisir en une écoute, et il faut peut-être jouer du saxophone soi-même pour tout apprécier, mais c'est tout à fait intéressant. On pourrait en écrire une critique en BD qui consisterait en quinze cases abstraites, avec à chaque fois des entrelacs géométriques et une onomatopée en légende (qui pourrait se résumer à « ?! » ou « !? » lors des premières écoutes). En fait, j'aurais bien vu un truc comme ça pour la pochette.


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Ce sont peut-être les guitares heavy metal à la F-Zero X* dans la première piste. Les cris samplés en boucle peu après. Le piano Rhodes tropical à la cool qui se tape un solo dans “A Sunset Song”. L'effet sonore “trucs merveilleux qui scintillent !!!” d'une scintillance rare à la fin de cette même piste. Les grincements, prout-prout-prout et “wouloulouloulou !” synthétiques dans une des pistes suivantes, les voix robotiques dans une autre, les solos d'orgue Hammond qui suivent directement les solos de Minimoog, les bongos, les flûtes, les voix robotisées dans tous les sens, l'interlude au piano, bref — les aspects kikoo, expérimentaux, et surtout fun qui me font vraiment aimer cet album de prog metal japonais !

En plus cet album n'est pas qu'une curiosité, les chansons sont vraiment cool. Avec sur chaque piste une mélodie bien prenante, genre si le mec qui a composé les mélodies du Castlevania sur PlayStation était un métalleux et avait eu à sa disposition une dizaine de musiciens qui traînaient par là pour enjoliver ses mélodies avec toute une farflufferie** de sons pour l'enjoliver façon top maximum overdrive, ça aurait peut-être donné quelque chose comme ça. Certes, je me marre en l'écoutant, mais j'aime aussi sans aucune ironie.

Imaginary Sonicscape de Sigh, donc. Si vous voulez en savoir plus, demandez à des métalleux, l'album a très bonne réputation ! Le seul truc que je reproche à ce disque, c'est le son qui clippe à mort. Et la pochette aussi, il aurait au moins fallu un truc en 3D lenticulaire de toutes les couleurs de l'arc en ciel pour rendre justice à cet album. Vert et orange, c'est moche comme contraste.
* Ouais, je manque cruellement — pour ne pas dire totalement — de références en la matière. Du coup je viens de télécharger un disque d'Iron Maiden pour commencer à pallier ça.

** Parfois, les mots qui me viennent spontanément à l'esprit sont des mots qui n'existent pas. M'en fiche, celui-là je le garde.

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Depuis quelques mois, je me remets à écouter David Bowie et surtout à apprécier des albums qui ne m'avaient jamais parlé chez lui. Il faut dire qu'au début, je n'aimais pas le glam rock (ni, de manière générale, le rock des années 70), et à chaque fois que je retentais Ziggy Stardust, j'arrêtais avant la fin… Il n'y a qu'Outside, son album indus rock, que j'ai tout de suite aimé. C'est toujours mon préféré, d'ailleurs.

Avec les années, je ne sais pas pourquoi ni comment, mais mon blocage face au glam a fini par céder. J'ai enfin pu apprécier Ziggy Stardust — et j'en ai profité pour enchaîner sur Hunky Dory, Space Oddity, Lodger, Station to Station, “Heroes”, et oh mais il en a combien, des classiques, lui ?!

Peut-être que tout le monde connaît l'histoire, mais au cas où : Station to Station, c'est l'album de Bowie cocaïnomane, enregistré à une époque où (il paraît qu')il ne dormait presque pas, se nourrissait exclusivement de cocaïne, de lait et de piments. (Ou de poivrons, l'anglais ne fait pas la distinction, mais disons que les poivrons font moins badass.) À l'époque, son personnage de scène était le “Thin White Duke”, un aristocrate impeccablement habillé sans aucun sentiment, poussant la froideur jusqu'à des délires fascistes. Station to Station est l'album que j'ai le plus écouté parmi ceux que j'ai listés au-dessus, parce qu'il a quelque chose de fascinant, notamment pour son contexte — pourtant, je ne dirais pas que c'est mon préféré. C'est avant tout la piste-titre de dix minutes que j'adore, ce sentiment de malaise cool qui finit par s'emballer et devenir dansant, prenant, un rock à double personnalité où l'entend à la fois l'excitation et les dégâts de la drogue. Quant à la suite… pour être honnête, “Golden Years” a quelque chose de terriblement décevant après ça, le groove semble manquer de pêche, la structure pop est beaucoup moins inspirée (et les “wa wa wa” sont un peu pathétiques). La piste n'est pas mauvaise en elle-même, mais en contexte, on passe des montagnes russes à un manège à chevaux. Dans un style similaire, la psychédélique-drôle-horrifique “TVC 15” marche bien mieux, tout comme “Stay” — sans doute surtout à cause de leur position plus tard sur l'album. “Word on a Wing” et “Wild Is the Wind” sont des pistes que je n'aurais pas du tout aimées il y a dix ans, aujourd'hui je les trouve touchantes sans que ce soit mon genre de chanson préféré. Bref, ça reste un très bon album, mais j'aimerais aimer Station to Station (l'album) autant que “Station to Station” (la piste). Avec un peu plus d'expérimentations, il aurait pu être fabuleux. Avec d'autres drogues peut-être ? Mais là, on aurait peut-être eu un Bowie mort plutôt qu'un Bowie qui sort “Heroes” et Outside, et ça aurait été fichtrement triste.


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Je continue à découvrir des classiques en prog rock aussi, et depuis quelques mois j'ai un coup de cœur pour Clutching at Straws de Marillion. C'est un album conceptuel avec un personnage central, mais le disque est en partie autobiographique avec pour thèmes : l'alcoolisme, l'angoisse, la dissimulation, perdre pied… Le chanteur avait vingt-neuf ans, je lui en aurais donné cinquante.

Le disque a un pied dans le prog-spectacle, joyeusement ostentatoire de la fin des années 80 (z'avez intérêt à aimer les solos, les arpèges, les batteries d'instruments et les effets !) — et un pied dans le pathos sincère, avec des mélodies et des paroles qui font mouche. Il y a plein de moments où la musique passe, d'un seul accord, de l'un à l'autre, comme si un gouffre s'ouvrait soudain entre le groupe et le chanteur. D'autres où l'énergie de la musique est contredite par les paroles. C'est un album à la fois maîtrisé et tiraillé, qui aurait pu être boiteux ou artificiel mais que ses discordances ne rendent au final que plus poignant ; et si le style ne sera pas du goût de tout le monde aujourd'hui, personnellement je n'y changerais rien. Trop de passages parfaits pour ça.

(Je connais deux personnes qui écoutent cet album : l'une adore, l'autre déteste.)


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J'avais déjà dit il y a deux ans que j'aimais beaucoup le premier EP de FKA twigs — du r'n'b « minimaliste, élégant, sensuel mais pas vulgaire, [avec] un côté trip-hop assez marqué ». Le deuxième EP et l'album qui ont suivi étaient dans la continuité du premier, avec toujours de très bonnes pistes mais un petit peu en-dessous quand même… J'avais peur que le projet s'affadisse et ne se dilue dans un son pop sans prise de risques.

Et là, bam. EP surprise-électrochoc. M3LL155X, ce n'est plus de la séduction, c'est du sexe et de l'angoisse, une musique aussi brûlante que glaciale, sombre, expérimentale et incisive. Qui fait le meilleur usage des styles de production hip hop/UK bass/électroniques contemporains, avec bruitisme, délais, distortions et rythmes syncopés (on entendait déjà un peu de ça sur son premier EP, mais en arrière-plan — là, plus de réserve, tout est au devant de la scène.) Impressionnant.

Le disque est accompagné d'une vidéo, également intéressante et dérangeante.


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Le glitch est un genre qui se base sur des sons d'erreurs et de dysfonctionnements électroniques. La phonographie (field recordings) est un genre qui se base sur des enregistrements, peu ou pas modifiés, d'environnements et d'événements. Le lowercase est une musique très calme qui se base sur des sons et bruits discrets et le silence.

Au croisement de tout ça, il y a Stereo Bugscope 00 de Haco, enregistrements de ce qui se passe à l'intérieur d'ordinateurs et autres bidules hi-tech quand on les manipule. Pas d'entourloupe : la pochette et les titres décrivent exactement ce qu'on entend sur le disque ! C'est simple (si on a le matériel, on peut sans doute réaliser des enregistrements similaires soi-même) mais intéressant à écouter, ça grouille de vie dans ces petites machines.

En vidéo, ça donne ça, c'est assez rigolo de voir un concert avec juste une Japonaise qui ouvre et qui ferme iPhoto en affichant des messages d'erreur en bougeant deux bidules sur le clavier !


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Il y a quelques mois déjà, Aphex Twin sortait l'EP Computer Controlled Acoustic Instruments pt2. Un mini bric-à-brac de compositions acoustiques courtes entrecoupées de petits fragments, un disque intéressant et honorable au niveau du son mais anecdotique du point de vue des compositions (Richard D. James est capable d'écrire de très belles mélodies ; là, à part “piano un10 it happened”, rien de particulièrement mémorable).

Sur une idée similaire — des instruments acoustiques joués par ordinateur, donc — on peut trouver mieux. Je vous conseille donc vivement les Huit Études pour Piano Automatique de Seth Horvitz, des compositions minimalistes inspirées par James Tenney, György Ligeti, Charlemagne Palestine et Conlon Nancarrow (j'en connais deux sur les quatre). Basées sur des formes et idées simples, elles sont arrangées à l'oreille sans perdre de leur élégance géométrique. Le jeu est forcément froid et mécanique, la vie qu'il y a (et qui permet à Horvitz d'oser douze minutes de “Strumming Music”* !) provient de l'instrument même… À ma première écoute, je me disais que c'était beau, mais que ça m'intéresserait d'entendre un(e) vrai(e) pianiste jouer ces morceaux (si tant est que ce soit possible, vu la vitesse et le nombre de notes jouées). À la troisième, je me dis que non, c'est parfait comme c'est. Cette musique est vraiment belle.

Étonnamment, Eight Studies for Automatic Piano a été joué en concert, sans pianiste donc ! Simplement avec une lumière sur les touches qui bougent toutes seules. Vous pouvez voir plusieurs pistes sur la chaîne Youtube de l'artiste.

L'album est accompagné par un PDF d'une quinzaine de pages, qui explique la démarche et philosophie de l'artiste et présente des visualisations et descriptions détaillées des compositions. À noter que Seth Horvitz est plus connu pour sa musique électronique, sortie sous l'alias Sutekh !

* Si ça ne vous dit rien, prenez-vous un whisky et allez écouter Charlemagne Palestine.

mardi 4 août 2015

Mon ami le lapin m’avait donné rendez-vous à l’aéroport de Sasporville. C’était une journée ensoleillée, normale, ou il y avait de la pluie peut-être mais aucune importance — mes pilules faisaient effet et je voyais la journée comme ensoleillée. Mon ami le lapin est aussi mon collègue et nous nous occupons de relations internationales pour une entreprise de coussins motorisés qui fonctionnent à l’huile. C’est un travail très inintéressant. Bref, Anatole Coccycose (le nom de mon ami lapin) m’avait donné rendez-vous exactement devant la boutique de chaussures duty-free de l’aéroport de Sasporville, pour s’y entretenir avec la vendeuse dans le but de négocier un accord qui aboutirait potentiellement à la vente de nos coussins motorisés de petite taille dans les chaussures pour améliorer le confort pédestre des concitoyens prenant l’avion. Idée stupide, pensais-je, mais bon.


Sasporville se trouvait à sept
kilomètres d’ici, que je dévalai allègrement et fièrement à bord de ma voiture postcylindrée tout en écoutant de la musique polyrythmique ; arrivé à l’aéroport, la piste n’était pas finie et je me mis à faire des tours en rond dans le parking jusqu’à ce qu’elle finisse ; c’est là que je vis que cet aéroport avait quelque chose de bizarre. Le rez-de-chaussée était complètement délabré, en travaux ou en ruines, mais les autres étages étaient rutilants, d'une belle architecture moderne. Après la fin de la piste et quelques engueulades avec les gardiens du parking qui me réprimandaient parce que je tournais en rond comme un imbécile, intrigué, je me dirigai vers l’entrée de l’aéroport. Elle se trouvait en hauteur et un escalator ultra-moderne m’invitait à « Bienvenue à l'aéroport de Sasporville. Veuillez préparer vos bagages et votre carte d'identité. »
Les autres personnes alors se mirent à emballer leurs bagages dans des sacs transparents hermétiques. Ne comprenant pas, je décidai de faire comme eux au cas où et emballai mon attaché-case contenant mes échantillons de coussins motorisés. À l’arrivée de l’escalator, une hôtesse demandait aux gens de bien vouloir lui donner leurs bagages ; je n’y prêtai pas attention jusqu’à ce que mon tour arrive et là, à ma grande surprise, je la vis balancer mon attaché-case par la fenêtre, où il fut mangé par le soleil.


Je me dis que peut-être mes pilules avaient des effets secondaires et décidai de prendre un café pour me remettre. La machine à café, hélas, ne proposait que du “café égoïste”, du “café capitaliste”, du “café de la terreur” ou du “café apathique”. Le “café des artistes” était en rupture de stock depuis des années. Je grommelai et appuyai sur un des autres boutons au hasard. La machine se mit à bourdonner et me servit un café dont la qualité gustative était en rapport avec mon salaire mensuel. Le gobelet était en plastique bleu, le genre fin qui brûle un peu les doigts sans être inutilisable ; lui aussi en rapport avec mon salaire mensuel, sans doute. Histoire de me changer les idées, j’appuyai sur un autre bouton de la machine au hasard. Tout de suite après, je me demandai « Mais pourquoi je fais ça, moi? », puis je me rendis compte que j'avais appuyé sur le bouton “décollage”. Effectivement, un avion venait de décoller. Je m'amusai à rappuyer dessus : pouf, à chaque fois un avion décollait. Comme c'était amusant ! Hélas, un vigile finit par m'arrêter et m’ordonna d’arrêter tout de suite sous peine d'amende de deux mille dollars pour décollage d’avions intempestif aléatoire par machine à café interposée. N'ayant que des euros sur moi et aucun dollar, j'obtempérai.

Je me dirigai alors vers un autre distributeur et achetai un “jus d’orange normal”. La machine me servit un jus d’orange juteux et jaune-orange. Il avait un aspect de jus d'orange. Il avait un goût de jus d’orange. Cette normalité rassurante me procura un certain réconfort. Je bus le jus d'orange et jetai le gobelet dans la poubelle adjacente. Après quoi, le gobelet vide resta dans la poubelle. Ce jus d’orange était tellement normal que c'en était épatant ! J’en repris un autre. Satisfait, je me dirigai vers le bureau des renseignements et demandai à la jeune femme qui se trouvait là (Naoko K., s'appelle-t-elle), avec ses cheveux roses et ses boucles d’oreilles holographiques :



— Bonjour mademoiselle, savez-vous où se trouve le magasin de chaussures duty-free de l’aéroport?
— Excusez-moi monsieur, mais je ne peux pas vous donner ce renseignement!
— Pourquoi donc?
— Mes yeux sont en grève et ils ne fonctionnent plus !
Diantre ! Et pourquoi font-ils grève ?
— Par solidarité avec ma jambe qui dort. Du coup je ne vois plus rien, il faut que j'attende que ça passe. À moins que…
— Oui ?
— Dites, vous ne voudriez pas aller m'acheter une paire d'yeux de remplacement ? Ils sont en vente à la boutique d'objets divers, à droite au fond du couloir de gauche. En face du magasin de choses et autres, qui se trouve à gauche au fond du couloir de droite (les deux se rejoignent).


J'entrai donc dans la boutique d'objets divers. Les clients étaient tous des crocodiles qui semblaient très intéressés par les bouteilles de larmes. J'achetai une paire d'yeux de remplacement couleur mûre, qui se trouvaient être en soldes à -200%. On me donna donc vingt-cinq dollars ainsi que les yeux, ce qui était une bonne affaire. Trop bonne pour ne pas être suspecte, en fait. J’interrogai la vendeuse à ce sujet, et ce qu’elle me répondit me désempara : le patron, qui n’était autre que le fameux Odilon Pulchrastine, économiste devenu fou à la suite d’un accident de billard, voulait être à la ruine pour pouvoir pleurer sur son sort et ainsi remplir de nouvelles bouteilles de larmes à vendre. Sinon, il risquait d'être en rupture de stock de larmes et de perdre encore davantage. Tout cela était très calculé. Je réfléchis à la non-absurdité potentielle de cette affaire et revins donner ses yeux à la demoiselle du bureau des renseignements, qui s'appelait Naoko L. cette fois-ci.


— Merci ! Je vous dois combien ?
— Euh… moins vingt-cinq dollars, lui répondis-je en lui donnant l'argent.
— Alors… la boutique de chaussures se trouve… entre le vingt-cinquième étage et le huitième sous-sol, compartiment nord-nord-est, allée C, colonne B, chemin des Pourpurniers, prenez l’ascenceur numéro 4 et arrêtez vous au troisième étage, prenez la troisième à droite, la deuxième à gauche, la cinquième à gauche, la porte verte, l’ascenceur rouge, étage E, le couloir 25 F, la porte D 45, le couloir qui descend, l’escalier F, la troisième porte à gauche et la porte bleue !



Il est vrai que cet aéroport était plus grand que ce dont j’avais eu l’impression à présent. Heureusement, ma mémoire était excellente ; je me rappelerai donc que j'avais déjà oublié le début et lui demandai de m'imprimer tout ça.




Hélas, le temps de suivre toutes ces instructions, de me faire contrôler et recontrôler, déshabiller et rhabiller, d'enlever les objets liquides, métalliques, toxiques ou antipathiques de mes poches, de passer par le détecteur d'objets oblongs puis par celui d'objets spongieux, de répondre à trois questionnaires et six contrôles de passeports et cartes d'identité, j'arrivai en retard — Anatole était déjà parti. Impatient, ou bien attiré par une lapine. Tant pis ! Je revins flirter avec Naoko M. Mais j'avais perdu ma feuille de directions et je me perdis dans le labyrinthe de couloirs. Le temps d'arriver, l'aéroport était déjà en train de fermer pour la nuit. Tant pis, je camperai là, pensai-je.


Une heure plus tard, l'aéroport se mit à ronfler, ce qui était désagréable et m'empêcha de dormir moi-même. Je retournai donc à la boutique d'objets divers pour voir si un objet ne m'aiderait pas à m'endormir. Rien. Au magasin de choses et autres, par contre, je vis que l'on vendait les coussins motorisés de notre entreprise. Ils sentaient un peu l'huile, quand même.

samedi 1 août 2015

Cinq ou Six Fantômes

Il y a des fantômes dans notre vieil immeuble. Ils habitent au plafond, entre le dix-septième étage et le grenier. Parfois on croit les entendre, parfois on croit les voir, mais uniquement du coin de l'œil. À travers le plancher. Dans les interstices. Ce plancher est vraiment pourri.

Il y en a un qui a hanté un chapeau, une fois. Le chapeau bougeait tout seul sur la tête de Patronicus, les passants étaient amusés, cinq lui ont demandé où ils pouvaient acheter ce modèle de chapeau rigolo qui bouge tout seul. Le fantôme, frustré de ne faire peur à personne, a fini par sortir du chapeau qui est revenu normal — et les passants ont fini par se désintéresser du chapeau de Patronicus, un beau chapeau pourtant, mais qui avait perdu toute valeur amusante désormais. Le mécanisme devait être de piètre qualité, comme un peu tout ce qu'on trouve de nos jours. Dommage.

L'un d'entre eux semble aimer la nourriture. Peut-être par curiosité, peut-être par envie d'être humain..? Peut-être a-t-il des goûts particuliers. Il hume les aliments, les touche avec sa langue. Il ne peut pas les manger, je crois, mais quand même. Il nous a volé un paquet de céréales, une aubergine et trois pommes déjà. La bave de fantôme a beau ne pas être réelle, je ne peux m'empêcher d'imaginer un froid un peu dégoûtant que les spectres laisseraient sur tout ce qu'ils touchent… (Pourquoi du froid, d'ailleurs ? Simplement par contraste avec la chaleur corporelle qu'un humain laisserait ? — Je doute malgré tout qu'un fantôme puisse me rafraîchir par cette foutue canicule.)

Jules n'y croit pas, il dit que les fantômes ne sont que des fantasmes, des présences qu'on imagine pour combler un vide, une forme d'apophénie. Éternels, effrayants par leur pouvoir, en contact avec ce monde sans en faire partie : morts-vivants, avatars ou divinités, créées par les humains à leur image, bla bla bla… Des conneries, selon Pierre. C'est Pierre qui est un con, selon Jules. Bref.

L'un des fantômes avait un rhume il y a quelques mois. On l'entendait éternuer. Qu'est-ce qui a bien pu le rendre malade ? Peut-être qu'il jouait la comédie… ou que c'était psychosomatique, dans sa tête fantôme, tout simplement. (Y a-t-il quelque chose dans une tête de fantôme ?) Toujours est-il que j'ai chopé ce rhume à mon tour un peu plus tard, et mon nez bouché n'avait rien de spectral ou d'immatériel.

Si j'étais un fantôme, j'irais visiter des lieux difficiles d'accès. Le pôle nord, le pôle sud, l'intérieur d'un volcan. J'aurais trop peur d'aller dans les abysses ou dans des grottes profondes par contre, et puis il me faudrait de toute façon une lumière pour y voir quoi que ce soit. Je pourrais aussi entrer par effraction chez Vladimir Poutine mais je n'en ai pas trop envie… Je finirais sans doute par me lasser de pouvoir aller partout. De toute façon je n'ai pas envie de vivre si longtemps que ça. Autant qu'un être humain, ça suffit largement. À moins de vouloir changer le monde de fond en comble, ou construire une pyramide de sucres de huit kilomètres de haut avec les pieds… et encore !

Il y a un fantôme parmi eux qui aimait trop la subtilité, et ne faisait que déplacer un objet d'un demi-centimètre de temps en temps quand on ne regardait pas, ou escamoter un crayon. Dépareiller une paire de chaussettes. Retarder une pendule d'une minute. Ce genre de choses. Il croyait ainsi nous déstabiliser, installer une peur subliminale… Je crois qu'il aurait obtenu le même résultat en ne faisant rien du tout.

Plutôt que les fantômes, ce sont nous qui « hantons », qui projetons notre présence et nos sentiments partout. Dans les objets inanimés auxquels on imagine des intentions, les doudous de notre enfance, dans les animaux que nous interprétons comme des humains, dans les bébés, chez nos congénères, notamment les disparus… On le fait de manière moins spectaculaire, il est vrai. Mais plus attestée.

(Pour la pyramide de sucres de huit kilomètres de haut, je pense qu'on pourrait au moins la financer sur Kickstarter.)

Il paraît que les fantômes ont déménagé aujourd'hui. Et qu'il n'y a jamais eu de dix-septième étage dans notre immeuble de seize étages. Ils auraient pu nous le laisser, cet étage, quand même. J'y aurais entreposé des cartons.