mardi 29 décembre 2015

♪ 40 : Secteurs Effacés par les Seconds Angles des Productions Futures

Musique électronique (IDM) hyperactive et mélancolique + grunge/indus rock (Nine Inch Nails, Soundgarden)* + adolescence + vieux blogs, internet et mauvais goût des années 90 + extraterrestres mutants + horreur corporelle + univers parallèles cryptiques + mindfuck = Garden of Delete. Un album à la fois dégueu, bordélique et génial, qui me conforte dans l'idée que Oneohtrix Point Never est l'un des artistes les plus pertinents de notre époque.

Garden of Delete n'est pas juste un album — c'est tout un univers mi-familier mi-bizarroïde qu'a créé Daniel Lopatin, avec un personnage principal du nom d'Ezra (un ado mutant extraterrestre si j'ai bien suivi), un groupe fictif Xx-DⒶRK-REBELLE-xX nommé Kaoss Edge, au moins trois comptes Twitter, un clip barré pour “Sticky Drama” avec des ados qui font du jeu de rôle grandeur nature, des tamagotchis et des blobs… Dire que c'est un album générationnel ou « pas du goût de tout le monde » serait tirer au BFG sur une porte ouverte. Pour les ex-semi-geeks comme moi qui ont passé le changement de millénaire sur des forums Aphex Twin et Nine Inch Nails, ça touche une corde sensible.

* Oui, parce que Oneohtrix Point Never était en tournée avec eux — mais plutôt que d'essayer de mélanger ces genres avec ses sons électroniques, Lopatin a transformé/transposé une partie de l'esprit de ces genres dans sa musique. Ce qui au final est plus proche d'un projet de Skinny Puppy, et encore… on reste loin.

Il est intéressant de contraster Garden of Delete avec son album précédent, R Plus Seven, qui prenait pour objet les esthétiques épurées si à la mode de nos jours et les rendait déroutantes, avec des vides, des configurations d'espaces étranges, une beauté déconstruite, inhumaine, plastique dans les deux sens du terme, mais une beauté quand même (illustrée parfaitement par le clip de “Problem Areas”)… R Plus Seven avait des paroles écrites (dans le livret) mais non chantées. Garden of Delete a des paroles qui confinent au non-sens, générées presque aléatoirement pour coller à la musique et retranscrites après coup.

En tout cas, pour moi c'est son meilleur album. Il n'y a qu'“Animals” que je n'aime pas trop.

Les entretiens qu'a donné l'artiste à des magazines récemment sont intéressants à lire aussi :
http://www.dummymag.com/features/oneohtrix-point-never-garden-of-delete-interview
http://www.factmag.com/2015/11/12/oneohtrix-point-never-garden-of-delete-interview
https://thump.vice.com/en_us/article/oneohtrix-point-never-told-us-the-story-behind-every-single-track-on-garden-of-delete



Avant le mouvement bubblegum bass, je n'aurais pas pensé que la pop puisse être extrême. Je voyais la pop comme un genre à la croisée de tous les chemins, toujours facile d'accès. Pourtant j'aurais dû m'en douter : il suffit d'accentuer à fond tout ce qui est dansant et accrocheur, tout ce qui est « mignon », tout ce qui est vulgaire ou autre, et voilà : on dépasse les limites acceptables et on arrive en terrain inexploré.

Product de Sophie est un disque ultra-pop, extrêmement artificiel et racoleur, aussi sucré et acide que possible, mais aussi très expérimental (même le single le plus évident possède la particularité de n'avoir aucune percussion). À proprement parler, ce n'est pas un album, c'est juste quatre deux-titres mis bout à bout, mais ça fonctionne mieux comme ça. 25 minutes uniquement, mais je pense qu'une heure entière deviendrait écœurante. C'est tour à tour très accrocheur (“Bipp”, “Vyzee”), carrément étrange et déroutant (“L.O.V.E.”), et quand je suis d'humeur j'aime beaucoup.

Dans le même genre, il y a aussi la compile PC Music Vol. 1 qu'il faut écouter, mais là j'atteins mes limites… Là où Sophie se focalise sur le dancefloor, le sexe* et l'expérimentation, les artistes de PC Music se complaisent dans univers digitaux rose bonbon avec des paillettes, des emojis et des amours adolescentes, et là quand je ne suis pas parfaitement dans le bon état d'esprit ça m'insupporte en quelques secondes.

* Suffit d'écouter les paroles de “Hard” ou d'aller voir parmi les produits dérivés officiels sur le site de l'artiste.



Irony Is de 2nd Gen, c'est ce qui arrive quand on croise hip hop industriel, noise et breakbeat. Et encore, quand je dis hip hop… il n'y a presque pas de rap ici, les voix sont plus proches du spoken word voire du chant — c'est plutôt une similarité avec des artistes comme Techno Animal ou dälek qui justifie le genre. La première place est prise par les énormes machines à faire danser qui crachent du bitume et des gravats partout. C'est entraînant, dansant, les sons sentent la distortion et le bruit mais il y a du groove là dedans.

Dans l'esprit, j'ai envie de dire que ça ressemble presque à The Prodigy en beaucoup plus sérieux (pas trace de clowneries ici) et beaucoup plus abrasif. Ça arrache en tout cas.



Je me rends compte que je n'ai jamais parlé d'A Narrow Angle de Marc Behrens. C'est un album composé d'enregistrements pris à Taiwan, « une île à trois noms », et contrairement à d'autres disques de phonographies qui favorisent la contemplation, voire proposent des paysages sonores quasi-ambient, A Narrow Angle est un album intense, très construit, beaucoup plus impressionniste et expérimental que documentaire. Les impressions d'être dans un endroit trépidant, entouré de machines, de lumières multicolores, ou dans des couloirs vides étrangers sont particulièrement vives.

La première piste plonge dans des salles d'arcade, c'est bruyant au point de donner le tournis ; la deuxième, dans le métro, se focalise sur deux types de « bips » qu'émettent les lecteurs de cartes d'abonnements, qui résonnent, interagissent, génèrent des microtons, on n'a plus du tout l'impression d'être dans un lieu de passage appartenant à une civilisation humaine. La troisième est enregistrée dans un temple taoïste, et on a des sons beaucoup plus naturels, du bois, du vent, peut-être de la pierre… mais dans un vide finalement tout aussi étrange et déroutant.

L'album est accompagné de cinq textes courts qui, plutôt que d'illustrer la musique, présentent des fragments complètement différents du voyage, des présences humaines et des événements plutôt que des environnements et des objets. Ils valent le coup d'être lus aussi. Enfin, on peut trouver neuf photos de l'artiste sur la page du label.



Pour pas mal de gens, la lowercase music est une curiosité, une musique qui a plus d'intérêt à être essayée (pour entendre jusqu'où on peut aller) qu'à être écoutée pour elle-même. Ça se comprend. J'aime beaucoup ce genre, mais d'habitude je préfère les albums les plus « musicaux » et les moins « radicaux » du genre, ceux qui m'évoquent quelque chose, qui ont une beauté propre… Là, j'ai affaire à une sacrée exception et ça va être difficile de convaincre qui que ce soit que ce disque n'est pas un foutage de gueule absolu.

Sectors (for Constant) de Sean Meehan est un double album ultra-minimaliste où le silence ne fait pas seulement partie intégrante de la musique : c'en est carrément l'élément principal. L'artiste joue de la cymbale et de la caisse claire en produisant des sons qui ressemblent plus à la vibration d'un doigt sur un verre humide, à un violon déchirant ou même à un ton presque pur qui rappelle les ondes sinusoïdales de Sachiko M. Sur le disque bleu, le plus dépouillé, l'artiste joue quatre fois en 48 minutes. Le reste du temps, soit la majorité du disque : rien ! Le disque violet est nettement plus animé, mais on reste si loin dans l'extrémisme sonore qu'on pourrait ne pas s'en rendre compte à première écoute.

Il existe au moins deux albums « connus » qui semblent jouer dans les mêmes cordes : A Young Person's Guide to Antoine Beuger, et Quartet de Nikos Veliotis, Taku Sugimoto, Kazushige Kinoshita et Taku Unami. Je les trouve moyens. Sur “Sekundenklange”, Antoine Beuger ne fait au final que jouer une mélodie trèèès lentement en espaçant beaucoup les sons (c'est un peu simpliste). Sur “Music for 4 Stringed Instruments” de Veliotis et al., les quatre musiciens jouent si peu et de manière si peu prévisible que rien ne se construit, ça semble aléatoire et du coup ça n'a aucun intérêt à mes oreilles. (Les deux pistes suivantes valent le coup, mais vu que cette première dure une demi-heure, ça tue un peu l'album quand même.)

Sean Meehan a un autre projet, qui me paraît beaucoup plus pertinent : dissocier intégralement l'instrument de tout contexte et toute histoire musicale (plus de rythmes, plus de mélodies, plus d'harmonies ni de dissonances, plus d'interactions entre les musiciens : ne reste que l'existence du son, l'art de la musique est réduit à néant), et rendre les sons et le silence aussi concrets que possible. Ça ressemble plus à de la peinture abstraite qu'à l'immense majorité des œuvres musicales que j'ai pu entendre. Les sons sont beaux, intéressants, mais dénués de tout sentiment, toute évocation. Et le silence (qui n'est pas tout à fait du silence, il y a un très faible bruit de fond) est dense, pas vraiment parce qu'on attendrait avec impatience le prochain son, mais parce qu'il est aussi indispensable à l'impression que provoquent les sons que les espaces blancs sont indispensables dans les arts plastiques.

Un mot sur la pochette : il s'agit de deux feuilles de papier recyclé épaisses thermocollées, sans inscription, qu'il faut déchirer pour pouvoir récupérer les disques et écouter la musique. Textures évanescentes dans les deux cas, et il faut choisir : soit la pochette, soit la musique, mais l'une interdit l'autre. Tirage évidemment limité, aujourd'hui introuvable. J'aime penser que, si tout le monde avait voulu écouter la musique et si internet n'avait pas existé, il n'y aurait aujourd'hui peut-être plus aucun exemplaire intact du disque.

… Ça vous convainc ? Franchement, ça m'étonnerait. Je crois que c'est le genre d'œuvre qui, si elle était plus connue, serait moquée et décriée par tout le monde, et que toute explication qu'on pourrait donner a quelque chose de ridicule.

J'ai écouté un autre album de Sean Meehan, Preconceived and Improvised Compositions for Drum Set ; il est assez éloigné de Sectors (for Constant). Ce sont des soli de batterie qui utilisent une large palette sonore, des rythmes intenses qui remplissent tout l'espace à des sons nettement plus retenus. Très peu de passages calmes ou silencieux. Pourtant, là aussi, l'artiste joue sur la présence et l'absence (celle d'autres musiciens ?), rend chaque son concret. C'est un album plus accessible, plus varié. Il est intéressant aussi mais il me marque moins.



Et puis si vous aimez la techno, procurez-vous la compile Futur II de chez Giegling.

Une heure vingt de beats éclectiques avec des sons minimaux, jazzy, dansants, rêveurs, dub, expérimentaux… par une bande de potes de Weimar qui, après avoir donné quatre concerts dans une baraque de trente mètres carrés qui a tenu lieu de bar étudiant puis de club avant de fermer, ont eu envie de continuer à faire de la musique ensemble. C'est une musique en gris colorés qui sonnent de plus en plus colorés au fil des écoutes, mi-mélancolique mi-joyeuse. Ce sont les pochettes qui m'ont donné envie d'écouter leurs disques, avec ce lettrage mécanique mais imparfait au tampon encreur, ça colle parfaitement.

Le site du label est très minimaliste, il y a juste plein de dates, quels vinyles sont encore disponibles à l'achat (jamais beaucoup, ils partent vite), et en ce moment, un mix d'une heure en téléchargement gratuit.

jeudi 24 décembre 2015

Rêves (Mai – Décembre 2015)

2 mai : Kendrick Lamar me montre plein de petits bouquins d’art qu’il a, et il me dit que son préféré (un artiste avec un prénom imprononçable et un nom de famille qui ressemble à Isimov) est un dessin gris et jaune avec des carrés et un couple qui s’embrasse.

4 mai : Je rêve que je suis à Paris, je ne sais pas pourquoi, dans un groupe de gens. Je m’éloigne pour me balader un peu, il y a un joli pont avec des saules. Mais alors que je passe sous un saule, il y a plein de petits coquillages dans les branches qui me tombent dessus (des petites coquilles d’escargots, surtout). J’en ai plein les cheveux.

16 mai : Une fille aux cheveux roses traîne avec une autre fille qui est un fantôme. Elle finit par se jeter par la fenêtre avec son carnet, ses stylos — on retrouve tout sauf son corps, qui a disparu : elle s’est changée en fantôme aussi. Parfois elle hante des feuilles de papier, mais ça ne marche bien que quand le papier a les bonnes proportions.

Fin juillet / 2 août : Je rêve que je suis dans la cuisine et que j'ai soudain très envie de faire pipi, sauf que je suis dans la cuisine et que je ne peux pas aller aux toilettes. Alors je fais pipi dans l'évier, sauf que je n'arrive pas à m'arrêter et l'évier se remplit de pipi vert (pourquoi vert ?). Du coup je continue à faire pipi sur la cuisinière et il y a plein de pipi vert dans la cuisinière, puis dans l'autre cuisinière à côté, je me dis oh là là ça va être pénible à nettoyer ça ! + Il y a une sorte de virus, ou de possession je ne sais pas, dans un village. Un petit gamin sympathique est infecté, ce qui est triste parce qu'il était sympathique, mais maintenant il faut le tuer et écrabouiller son corps pour qu'il n'en reste plus rien. Hélas, il reste une partie de son corps par terre dans le jardin, on dirait un axolotl coupé en deux qui bouge encore, j'ai peur et je dis qu'il faut s'en débarasser mais les autres disent que non, c'est bon. Je sais que c'est pas bon et qu'on va se faire infecter aussi si on reste là ! + Ensuite j'ai rêvé d'une école primaire allemande où les murs sont rouge brique.

10 octobre : J’ai rêvé que j’étais dans le sud de la France et que je visitais une… je ne sais pas trop, peut-être une citadelle, ou un lieu de culte d’une secte peu connue. C’est impressionnant, en pierre gris sombre avec une grande porte couverte, sur les murs on voit des sortes de médailles de cuivre, sur chaque médaille il y a une lettre hébraïque et il y a d’autres lettres en pierre aussi. Par moments ça me rappellerait presque une sorte de monastère tibétain mais en beaucoup plus « brut », avec là aussi des sortes de cloches côniques décorées, mais toujours des inscriptions en hébreu. On a une belle vue depuis un des balcons. On peut avoir l’impression de s’y perdre un peu.

27 octobre : Je suis sur un terrain de football où les joueuses n'ont qu'une jambe, et peut-être qu'un bras aussi. J'essaie de partir avant que le match ne commence pour ne pas me faire bousculer dans tous les sens, mais je ne sais pas par où il faut partir. Puis je rêve d'un château où une vielle femme, Vera Lynn, cherche à prouver à la reine qu'elle est la mère de je ne sais plus qui (quelqu'un d'important). Hélas, une grande femme est une impostrice et essaie de faire croire que c'est elle la mère, la vieille femme ne réussira pas à se faire entendre.

15 décembre : Georges Perec écrit une histoire où il se réincarne en nougat et parle à un singe.

23 décembre : Je regarde un grand arbre (un bouleau, peut-être) depuis en-dessous ; le tronc est clair avec des bosses, de la mousse. Une pluie parfaitement horizontale tombe dessus et l’eau ruisselle le long du tronc, qui commence à ressembler à de la pierre. C’est beau.

Mots (3)



XV.

Est-ce qu'on a un mot pour désigner ce qui n'est pas tout à fait humoristique mais presque ? Cette légèreté qui détend un peu l'atmosphère, ces petits jeux de mots et incongruités qui, sans être drôles au point de faire rire, préparent aux vraies blagues qui vont suivre ?


XVI.

Le mot « solitude » est-il connoté négativement, ou est-ce la solitude même qui est presque toujours vue négativement dans notre société ? On a des nuances pourtant : solitaire – seul – esseulé(e)… et encore. Même « solitaire » est plus neutre que positif.

Encore une fois, le láadan a un mot pour ça : « elasholan », seul(e) et content(e) de l'être… Il y a sans doute d'autres langues qui ont cette nuance aussi. Je trouve que ça manque.


XVII.

« La tomate, c'est un fruit, pas un légume. » Cette phrase est d'une bêtise étonnante — et on peut considérer qu'il s'agit d'un jeu de mots involontaire.

La première partie, tout à fait juste, devrait nous rappeler que le sens botanique du mot « fruit » (organe formé à partir de la fleur, qui protège la graine ches les angiospermes, merci Wikipédia) n'est pas le même que son sens culinaire (qui n'obéit à aucune définition stricte mais reflète nos habitudes alimentaires). Ceux qui rajoutent « pas un légume » se plantent doublement : déjà, ils mélangent les deux sens à nouveau, et en plus ils se retrouvent avec une opposition complètement infondée.

En allemand, tout est plus clair : le fruit au sens botanique, c'est die Frucht, le fruit au sens culinaire, c'est das Obst. La phrase ne tient plus !


XVIII.

Un article très intéressant à lire sur la féminisation des noms de métiers : http://sexes.blogs.liberation.fr/2015/05/31/le-mot-autrice-vous-choque-t-il/ — Où il ressort entre autres que nombre de noms de métiers féminins existaient, mais ont été délibérément supprimés…


XIX.

Un salaud, c'est un homme exécrable. Une salaude, c'est une femme exécrable.
Un salop, c'est un dévergondé. Une salope, c'est une dévergondée.

… Vous connaissiez la différence ? Quasiment plus personne ne la fait, et ça en dit assez long sur les mœurs dominantes de notre société. J'ai appris ça en lisant “La Sémantique, C'est Élastique”, de James, dans La Revue Dessinée. (Allez-y pour chercher un auteur qui s'appelle “James” ensuite… Il est là : http://james-o-rama.tumblr.com)

En tout cas, le mot « salope » est sans doute celui que je déteste le plus de la langue française : en plus d'être devenu sexiste (allez traiter un homme de « salop » dans ce sens-là, personne ne vous comprendra ! on dira plutôt « chaud lapin » ou « Don Juan », ce qui est nettement moins rude), il est faux-cul comme pas possible (on aime se rincer l'œil mais on insulte celle qui nous permet de le faire ?).

D'après le dictionnaire, le mot « marie-salope » (un bateau qui drague (…) le sable et la vase) ne serait pas vulgaire. Difficile à avaler. Ça sonne terriblement vulgaire même si ça ne l'est pas.


XX.

Comment appelle-t-on ces confiseries composées d'une meringue mœlleuse* sur une gaufrette, recouverte de chocolat ? L'appellation classique, « tête de nègre », n'est plus utilisée pour des raisons évidentes, mais on ne s'est pas accordés sur un nouveau nom. Boule de neige, boule de mousse, tête choco… j'ai aussi lu (mais jamais vu) arlequin ou boule de suif… Ce mot-là a éclaté en mille morceaux, aujourd'hui je ne saurais plus quoi dire. Reste le fantôme de l'ancien terme, et plein de termes qui n'arrivent pas à le recouvrir.

Tant qu'on peut encore en manger..!

* et pas d'une guimauve comme le dit Wikipédia ?! Ou alors c'est régional…


XXI.

Les mots sont des guides pour la pensée. Parfois, ces guides peuvent être trompeurs.

Un bel exemple, c'est celui de « perfection »… On peut imaginer un cercle parfait, un blanc parfait, mais cela a-t-il un sens de parler de personne parfaite ou d'œuvre parfaite ? Si le mot « perfection » n'existait pas, y penserait-on seulement ? … Ce mot fait-il plus de mal que de bien ? Parfois, j'ai l'impression que oui.


XXII.

Une chanson de Coil que j'aime beaucoup s'appelle “Batwings (A Limnal Hymn)”. À l'époque, j'avais cherché le mot “limnal” un peu partout sans le trouver — même le grand dictionnaire en une dizaine de volumes de la fac ne l'avait pas ! Sur internet non plus, rien.

Aujourd'hui, on le trouve très facilement ; ça veut dire « qui a rapport aux lacs ».


XXIII.

On m'a dit une fois que la quiche se disait « ouiche », ce qui m'a fait imaginer un Q dont la queue n'aurait pas été visible et qui aurait été pris pour un O (la ouiche étant donc une sorte de quiche au nom castré). La page Wiktionnaire m'apprend que « ouiche » peut être une interjection qui marque l'incrédulité, un énième terme argotique régional pour le zizi, ou un adjectif qui signifierait « swag mais pas hipster » (plaît-il ?). Elle m'a aussi appris que c'était à l'origine une scène d'un film connu que je n'ai pas vu. Je ne sais toujours pas ce qui expliquerait cette incongrue castration du Q de la quiche. Bref, le mot « ouiche » n'est pas très sérieux, laissons-le.


XXIV.

Les gens qui disent « venir » pour « jouir » m'énervent. Non seulement c'est un bête calque de l'anglais, mais en plus c'est plus long, laid, et ça peut même être ambigu. Jouissez correctement, bon dieu !

… D'ailleurs, c'est drôle comme on n'a pas de véritable équivalent français pour “to enjoy”. Oui, littéralement c'est « jouir », mais… c'est tellement connoté sexuellement qu'on aurait du mal à l'utiliser pour parler d'un bon roman, d'un jeu vidéo ou d'une part de gâteau aujourd'hui. Et « profiter de » est plus limité. Du coup, il faut être plus précis, mais parfois on se heurte à une impasse quand même.


XXV.

Le mot “xłp̓x̣ʷłtłpłłskʷc̓” est répertorié dans le Wiktionnaire. Il signifie « il possédait un cornouiller du Canada » dans une obscure langue américaine et ne possède aucune voyelle. Si vous l'utilisez un jour, ce sera pour épater la galerie ou lors d'un quiz.

samedi 28 novembre 2015



♪ 39 : La Couleur des Cauchemars des Papillons Éphémères Absents

Pomegranates de Nicolas Jaar est un bel album hétéroclite. À l'origine, c'était des pistes créées par l'artiste sans aucun lien entre elles, mais après avoir vu The Colour of Pomegranates, film soviétique expérimental-poétique-symbolique sorti en 1969, l'artiste y a retrouvé des thèmes qui l'inspiraient pour sa propre musique depuis un moment… Du coup, il a bricolé une bande son non officielle.

Ça ne ressemble pas à une bande son classique, c'est trop étrange pour être tout à fait de l'ambient, ce n'est pas vraiment un collage non plus, il y a autant d'acoustique que d'électronique là-dedans, je crois bien que c'est inclassable. Ce qu'il ressort de ce disque pour moi, c'est une légère mélancolie contemplative et curieuse, qui laisse souvent la place à des moments de bonheur ou, plus souvent, d'étonnement pur face à une étrangeté presque magique. L'album enchante autant qu'il prend à rebrousse-poil ; Jaar ne recule pas devant le bruitisme ou les dissonances, mais toujours avec une belle sensibilité. C'est un périple sonore qui ne ressemble à aucun autre à ma connaissance.

Quelque chose me gênait dans l'album précédent de l'artiste, Space Is Only Noise : c'était de la microhouse sans en être tout à fait, un disque intéressant et original mais un peu gris et froid ; avec des rythmes mais assez peu entraînant, difficile à suivre. Pomegranates par contre, j'aime beaucoup. Il vient davantage du cœur j'ai l'impression, et ces chemins tortueux-là sont plus agréables à parcourir.

Vous pouvez télécharger l'album ici (oui, c'est gratuit, merci monsieur Jaar !) — regarder le film original ici — et regarder le film synchronisé avec la bande son de Jaar là.




The Patient de Joseph Clayton Mills est une pièce acoustique semi-improvisée qui se base sur les derniers instants de la vie de Franz Kafka, atteint de tuberculose du larynx. Ça a été Kafka, ça aurait pu être quelqu'un d'autre… Ne pouvant parler, Kafka communiquait en écrivant des notes de manière plus ou moins laconique ; Joseph Clayton Mills a interprété ces phrases pour en faire des instructions musicales et donner une musique entièrement figurative, narrative, concrète.

La musique est minimaliste, calme, et se focalise sur les sons avant tout, des instruments médicaux et des objets divers plus que d'instruments. Même des grincements stridents prennent un aspect musical dans le contexte stérile dans lequel ils sont présentés, à la manière d'un débris sale sur un pédéstal blanc dans un musée. Il y a quelques mélodies et instruments classiques aussi, des mélodies au piano et à la clarinette qui apportent une chaleur ambiguë… En écoutant The Patient, on peut avoir l'impression d'être allongé(e) sur une table d'opération, où l'on ne verrait qu'un ou deux instruments utilisés par les médecins à chaque fois — puis parfois dans une chambre d'hôpital, l'ennui en moins. Seulement les passages significatifs. Jamais la douleur ou l'inquiétude ne sont mises en musique, on est ici aux antipodes de l'expressionnisme. On ne peut même pas parler d'atmosphère glauque ou oppressante, elle est ici aussi neutre et claire que possible ; la narration musicale semble parfaitement objective et détachée, et elle n'en est pas moins marquante.

J'ai d'abord écouté la musique seule, sans lire ni interpréter, et elle m'a beaucoup plu — au niveau esthétique, elle est irréprochable. Mais après avoir lu le livret qui l'accompagne, elle prend une autre dimension.




Sur Lullabies & Nightmares de Justin Walter, il y a des synthés lo-fi, du minimalisme mélodique, des rythmes entraînants. L'artiste est trompettiste avant tout (il joue dans un groupe de jazz qui s'appelle Nomo — pas encore écouté), mais s'il y a bien des sons cuivrés sur quelques pistes, ici c'est surtout une sorte de synthétiseur analogique à vent (un bidule nommé “Electronic Valve Instrument”) dont il joue, accompagné par un percussionniste.

Je ne sais pas si c'est volontaire, mais cette musique me rappelle les musiques électroniques des débuts, ce que pouvaient faire Laurie Spiegel (que j'ai aussi beaucoup écouté ce mois-ci) ou, par moments, Brian Eno. Elle a une certaine candeur aussi : ce sont des morceaux cool improvisés avec des moyens réduits, souvent plus pop qu'expérimentaux dans l'esprit — ce qui est peut-être la seule chose que je reproche à ce disque tout à fait sympathique.




Triple Mania II de Crash Worship est un album qu'on m'avait vendu comme étant de l'industriel ou du noise rythmique, du coup je m'attendais à quelque chose de glauque, de sombre, de nihiliste… Tu parles ! Crash Worship, c'était un groupe carnavalesque qui faisait des rythmes dansants et accompagnait ça selon l'humeur du moment, selon les pistes ça pouvait ressembler à du rock psychédélique, des musiques de danse traditionnelles, du tribal ambient, des trucs un peu expérimentaux pas tout à fait définis, peu importe. Quand c'est sombre, c'est juste un masque parmi d'autres.

En concert ils venaient avec des danseurs pyrotechniques, ils pouvaient balancer de la gelée, de la fumée, du faux sang ou de la crème chantilly sur les gens, bref, c'était un joyeux bordel. On peut se faire une idée des spectacles sur Youtube.




Mince alors. Je ne m'explique pas pourquoi, en 2008, j'avais tant aimé The Horse, the Rat and the Swan de Snowman — et pourquoi je l'ai laissé de côté si longtemps ensuite, sans écouter Absence, leur dernier album sorti en 2011. J'ai bien fait de m'y remettre en tout cas. L'impression que j'avais eue à l'époque se confirme de nouveau : Snowman, c'est un peu comme Liars mais en mieux, avec une qualité plus constante en tout cas, et en plus intense !

(Impression tout à fait faussée et subjective d'ailleurs vu que Liars est plus expérimental et beaucoup plus rythmique que Snowman sur Absence, et beaucoup moins féroce et noir que Snowman sur The Horse, the Rat and the Swan. Mais quand même, ils ont des éléments en commun.)

The Horse, the Rat and the Swan, c'est un disque de post-punk avec une atmosphère noire mais brûlante, qui commence par des cris et des percussions endiablées puis compose joliment entre chansons rageuses, plus atmosphériques ou accrocheuses. C'est un album remarquable, presque un sans-faute.

Absence, c'est un album d'angoisse liquéfiée qui devient belle. Je ne sais pas vraiment quel genre c'est : rock atmosphérique, voire post-rock ? Peu importe en tout cas. C'est un album plus homogène que le précédent, sans violence, mais avec de très belles chansons. Quel dommage qu'ils se soient séparés après celui-là !




… Bon, To Pimp a Butterfly, j'en parle ou pas ? Tout a déjà été dit sur l'album le plus populaire de cette année, non ?

Pour essayer d'être concis malgré tout : c'est un album carrément ambitieux par un mec qui semble se prendre à la fois pour le Martin Luther King et pour le Malcom X du hip hop, avec du jazz, des influences soul et funk (plus au niveau sonorités qu'au niveau groove), moins de tubes que sur son album précédent mais aussi plus d'originalité. To Pimp a Butterfly a de très grandes qualités, c'est un album marquant qui fera date dans l'histoire du genre — mais (album conceptuel de hip hop de 80 minutes oblige ?) il y a quand même des passages lourdingues qui plombent un peu le tout. Ils ne sont pas si nombreux que ça, mais ils se remarquent.

Voilà, de toute façon si vous n'aimez pas le hip hop il y a peu de chances pour que vous aimiez ce disque, si vous vous y intéressez un minimum c'est un album qu'il faut avoir écouté. Pour ma part, j'aime pas Kanye mais j'aime ce que fait Kendrick.




J'ai entendu parler de Takumi Ogata en tombant sur un post où il montrait un instrument qu'il a créé.

Ça a piqué ma curiosité, j'ai voulu écouter ce qu'il faisait.

Ben ça déchire pas mal, ce qu'il fait ! Une musique intense et solennelle, qui utilise des éléments de noise et d'ambient avec mélodies, rythmes et structures claires. Le mois dernier, je disais que le dernier Pedestrian Deposit était excellent mais aurait gagné à ne pas se limiter à une structure de deux pistes pour deux faces de vinyle. Cet EP (intitulé Confrontation and Rebirth) est presque une réponse : il partage nombre des qualités de The Architector mais en plus construit, plus rationnel, moins sauvage. Je recommande vivement.




Toujours avec les mêmes genres, toujours en format court et toujours de cette année, il y a Utsuroi de Kazuma Kubota, qui associe plus directement les extrêmes : ambient paisible et noise sur les deux premières pistes, sur la troisième un rythme constant, des semi-mélodies et du bruitisme en arrière-plan. Tout repose sur le contraste mais ça fonctionne particulièrement bien, ces sentiments simultanés de puissance chaotique et d'espace harmonieux.

mercredi 11 novembre 2015

En de la Tribu Ji



Yo, j'ai fait une nouvelle bande dessinée !

… J'ai essayé de m'attaquer à une histoire plus sérieuse / « réaliste » cette fois-ci, donc ne vous attendez pas à l'humour débiléatoire habituel. Une tribu est en danger, deux membres doivent la sauver : une guerrière, et une timide qui n'est pas du tout prête pour l'aventure.

Ça fait vingt-huit pages, le tout au trait (j'ai essayé de colorier mais au final ça ne me convenait pas, je préfère le noir et blanc pour cette histoire-ci). Cliquez sur l'image ou ici pour lire.

mercredi 28 octobre 2015

♪ 38 : Les Sorcières-Architectes Nourrissent les Gais Aboiements Totalitaires

That Total Age de Nitzer Ebb est un classique de l'électro-industriel dansant (EBM). C'est un disque brutal à sa manière, mais je trouve qu'il a quelque chose de franchement rigolo. Ces mélodies groovy répétitives au synthé, ces rythmes rapides qui en deviennent sautillants… c'est à la fois sacrément entraînant et assez fendard par son caractère basique, presque caricatural.

Toudoudou-doudou-dou (tink tink tink) ! Toudoudou-doudou-dou (tink tink tink) ! Toudoudou-doudou-dou (tink tink tink) ! LIGNE SCANDÉE DE TROIS MOTS ! LIGNE SCANDÉE DE TROIS MOTS ! LIGNE SCANDÉE DE TROIS MOTS ! … Tout le disque est comme ça, hein — Skinny Puppy, Front Line Assembly ou Front 242 savent varier un peu le menu, mais là, les mecs de Nitzer Ebb ont trouvé une formule qui marche et ils la gardent tout le long. Ça peut fatiguer à la longue, mais c'est quand même carrément fun. À leur manière, “Join in the Chant” et “Let Your Body Learn” sont aussi réjouissantes et dansantes que quasiment n'importe quelle piste de funk !

(En passant, Gesaffelstein a pas mal pompé Nitzer Ebb, l'humour en moins, sur son album Aleph — avec une production assez vulgos/moche et beaucoup trop de clipping pour être honnête. Pas que je déteste Gesaffelstein, mais bon, à choisir, y'a pas photo.)




Arena Ladridos de Chris Cogburn, Bonnie Jones et Bhob Rainey est un disque d'improvisations électro-acoustiques enregistrées au Texas, inspirées par le désert des hautes plaines. Percussions, sons électroniques et saxophone. Il n'y a pas vraiment de rythmes ou de mélodies là-dedans, la musique semble respirer calmement, un grand corps-paysage sonore plutôt calme qui se meut à son rythme, animé de souffles, de craquements, d'autres mouvements pas toujours descriptibles… Des percussions roulent non accompagnées, des textures et des grattements s'ajoutent au léger bruit de fond de l'enregistrement. J'ai du mal à dire pourquoi ça me plaît, peut-être justement pour son son plutôt organique et contemplatif.

L'édition digitale contient une piste bonus enregistrée à Mexico, avec plus de bruits de fond que sur les deux autres mais qui colle très bien au reste. On peut télécharger le tout pour un dollar.




Jolly Bar de Jolly Music (ou Jollymusic) est un album gai et coloré qui part un peu dans tous les sens. C'est avant tout beaucoup de samples, toujours mélodieux, tirés de vinyles, de disques ou de cassettes et qui donnent à l'album une teinte de mélancolie douce, envie de sourire et de rêvasser. Mais là où ça devient vraiment bon, c'est quand entre deux scènes ensoleillées il y a des sacrés grooves là-dedans, des pistes d'EDM parfois furieusement dansantes avec leurs synthés qui font bloup-bloup et zwip-zwip !

C'est un tout autre genre, mais dans l'esprit et l'ambiance, Jolly Bar me rappelle un peu l'excellent Fantasma de Cornelius. Un disque très printanier donc. Pas du tout de saison.




Sexwitch est un projet qui réunit Natasha Khan (Bat for Lashes ♥), le groupe de rock TOY (connais pas) et le producteur Dan Carey (connais pas non plus). C'est un disque de reprises en rock psychédélique de chansons traduites d'Iran, du Maroc, de Thaïlande ! (Et aussi une des États-Unis.)

La formule fonctionne vraiment bien : c'est une musique rock où les percussions et les basses prennent le devant sur les guitares, avec des répétitions presque incantatoires, et la voix de Natasha est toujours aussi séduisante. Tout ça évoque les esprits, le féminin, la magie.

Quatre des six pistes reprises se trouvent facilement sur Youtube pour comparer. Les deux versions de “Helelyos” sont étonnamment proches, les deux sont presque aussi dansantes l'une que l'autre. Il y a nettement plus de différences sur les originales de “Lam Plearn Kiew Bao” et “Ghoroobaa Ghashangan” : on reconnaît la chanson mais les langues comme les sonorités n'ont rien à voir. Sur quels critères comparer une reprise au son forcément plus aguicheur, plus poli, et les chansons originales qui appartiennent à des genres auxquels je ne connais absolument rien et qui me donnent une impression d'exotisme avant tout ? Je n'en sais trop rien, c'est à vous de voir. Toujours est-il que ce petit album, même s'il est un peu court et que la piste des États-Unis fait moins d'effet que les cinq autres (pourquoi revenir si tôt en terres connues ?), est une bonne surprise. En espérant que le prochain Bat for Lashes soit aussi réussi ! (J'aime beaucoup ses deux premiers, le troisième un peu moins.)




Les albums les plus récents de Pedestrian Deposit, depuis que Shannon Kennedy a rejoint le projet, quittaient le bruit brut pour aller vers des sons moins agressifs, des terrains sonores froids, désolés et apocalyptiques.

Sur The Architector revient la violence. Mais pas de la même manière. Plutôt que de refaire péter les décibels (ce qui n'arrive que brièvement, au début de “Shifted Snake”), le groupe crée des espaces lunaires, noirs, où coups et résonances forment des scènes abstraites d'une force inouïe. Ça a le pouvoir évocateur du dark ambient, la brutalité du noise, tout en étant plus composé que la plupart des albums appartenant à ces deux genres. L'atmosphère surtout est impressionnante. C'est peut-être leur meilleur album pour le moment (et du coup l'un des meilleurs albums de noise que j'ai écoutés tout court) ; celui-là ou Austere, remarquable aussi avec ses six pistes plus minimalistes et plus statiques mais qui forment un ensemble à la construction plus nette… La seule chose que je reproche à The Architector, en fait, c'est le fait qu'il semble durer deux pistes de vingt minutes uniquement à cause du format vinyle, plus que pour quelque raison esthétique. Je n'aurais pas dit non à une troisième piste sur une édition CD !




Le mois dernier, j'avais dit tout le bien que je pensais d'In a Syrian Tongue, mini-EP de techno brutal et puissant signé Regis.

Depuis, j'ai eu un autre coup de cœur pour Sandwell District, collectif et label fondé par le même Regis avec Female, rejoints ensuite par Function et Silent Servant. Sans avoir sorti énormément de disques, ils se sont faits une sacrée réputation, et à l'écoute de leur album collectif, Feed-Forward, je comprends pourquoi. Ce disque est une vraie perle de techno : un équilibre irréprochable entre rythmes sombres, puissants, dansants, et atmosphères envoûtantes, rêveuses même (ce à quoi je ne m'attendais pas). La dub techno, la techno industrielle et l'ambient techno sont là en esprit, il y a même des sons de synthé un peu 90s, rien de révolutionnaire mais c'est fait de mains de maîtres.

En plus de l'album original de 9 pistes, édité uniquement en vinyle, un disque de 10 pistes comprenant des versions alternatives des morceaux (cette fois signés par chacun des artistes) fut également édité en CD ; le niveau reste excellent, mais je vous conseille de commencer par l'original, plus cohérent. (Il y a aussi une version de 8 pistes en mp3/FLAC sur Bleep qui semble combiner un peu des deux, c'est un peu le bordel.)

Sandwell District a aujourd'hui fermé ses portes, ces disques sont épuisés et les exemplaires en vente sur Discogs sont tous hors de prix. Heureusement qu'il y a le piratage… une réédition ne serait pas de refus. Mais bon, ils font ce qu'ils veulent, hein.

mercredi 14 octobre 2015

Commandes (2)

Des idées de dessins pour des tatouages qu'on m'a demandées :

1) La phrase “Nobody said it was easy” ;
2) Un A, un O et une étoile ;
3) Les phrases “Do what you love” et “Love what you do” ;
4) La ligne d'horizon de Los Angeles + le nombre 206 + la pyramide Walter de la California State University.







mercredi 30 septembre 2015

♪ 37 : Les Lumières Syriennes des Rois Menteurs Pleurent des Cercles dans la Nuit

Avant de vous parler de Liars de Todd Rundgren, je vous passe un lien vers la critique de Piezo, qui m'a fait écouter l'album à l'époque sur le forum dead.flag.blues il y a une dizaine d'années.

OK, donc. Liars de Todd Rundgen est un album pop conceptuel sur le mensonge de notre société. Rundgren est surtout connu pour ses albums d'art pop des années 70, Something/Anything? et A Wizard, a True Star — des chefs d'œuvre selon beaucoup de gens (personnellement, je les aime mais je le trouve inégaux, il y a des chansons géniales mais d'autres mielleuses et lourdingues que je zappe). Après quelques succès plus mineurs dans les années 80, dont le tube parodique méga-débile “Bang the Drum All Day” que trop de gens ont pris au sérieux, il semble qu'il se soit mis à sortir un peu n'importe quoi : plein de disques aux pochettes laides comme pas possible, avec du rap, des reprises bossa nova de ses propres chansons, de l'arena rock, etc. Seuls les fans acharnés semblent les avoir écoutés.

Et au milieu de tout ça, il y a Liars, sorti en 2004. Un album qui a lui aussi des allures de n'importe quoi : souvent trop long, avec des sonorités synthétiques et des effets kitsch comme pas possible… et qui tient la route parce qu'il est super bien écrit. Avec des mélodies accrocheuses, dansantes ou cool (l'artiste n'a aucun scrupule à se lancer tout seul dans des incursions soul, quasi-metal ou vaguement arabisantes), des paroles franches et intelligentes, des chansons faites avec les moyens du bord et sans se soucier des tendances actuelles mais dans les règles de l'art.

Liars est un album où Rundgren se fait plaisir et ne se refuse rien. (D'ailleurs, à part deux solos, c'est lui qui a tout fait dessus.) C'est un album que plein de gens considéreront comme laid, un album égocentrique à tous les niveaux et qui en fait souvent des caisses, mais qui s'assume à fond. Et pour peu qu'on rentre dedans, c'est un sacré bon album.



L'autre jour, je me dis qu'il serait temps que j'écoute un troisième album de King Crimson (jusque là, je ne connaissais qu'In the Court of the Crimson King et Red). Donc j'écoute Discipline, et — ça alors, on dirait les Talking Heads ! Je ne sais même pas si j'aurais reconnu King Crimson sur ce disque. Et ça m'a fait super plaisir, parce que les Talking Heads font partie de mes groupes préférés (même si j'ai lâché l'affaire après Little Creatures).

“Elephant Talk” et “Thela Hun Ginjeet” ressemblent beaucoup aux Talking Heads, “Frame by Frame” part de là mais rajoute de grandes envolées prog/pop, ce qui n'est pas mal non plus… et ma préférée est “Indiscipline”, rythmée et toute fragmentée, avec un chant presque parlé et une structure imprévisible. Les autres pistes sont malheureusement un peu anecdotiques, ce qui fait de Discipline simplement un « bon » album. Mais un bon album qui m'a tapé dans l'oreille. Ça me donne envie d'écouter le reste de leur discographie.



En Nouvelle-Zélande, il y a un homme qui s'appelle Alastair Galbraith. Et dans une cabane du village de Taieri Mouth, en chantant avec une guitare, un violon, un orgue et en manipulant les résultats sur son enregistreur quatre-pistes, il a enregistré un drôle de disque de folk. Des pistes souvent très courtes, souvent moins de deux minutes, voire moins d'une. La voix d'Alastair est toujours belle et calme, il parle plus qu'il ne chante, mais sur des musiques étonnantes, souvent dissonantes, bidouillées avec les moyens du bord (il aime bien découper des passages et les passer à l'envers notamment). Sur la pochette de son disque, Alastair écrit un poème qui parle d'un grand monde lumineux avec un petit point noir au milieu qui, quand on le regarde de près, fait voir un monde sombre et triste avec un petit point lumineux au milieu.

Je ne sais pas si c'est un album très original ou classique au sein du freak folk. Je sais juste que j'aime bien. C'est une musique spontanée, bizarre mais belle à sa manière.

Il s'appelle Cry. Je n'ai pas encore écouté les autres.



Des années après tout le monde, je me mets à Subtle, cLOUDDEAD, Themselves, Deep Puddle Dynamics, bref, toute la clique d'Anticon & co. (Enfin, j'avais déjà essayé cLOUDDEAD, mais à l'époque ça ne m'avait pas parlé du tout — j'y reviendrai.)

C'est l'album de Boom Bip & Doseone que j'ai aimé en premier. Je le trouve fascinant. Les beats n'y ressemblent qu'assez peu à du hip hop et ne sont que rarement dansants, mais on peut y entendre des éléments d'une dizaine d'autres genres. Doseone semble quant à lui plus faire du slam que du rap, avec une voix nasale particulière sans aucune animosité, on dirait un personnage de dessin animé qui aurait décidé d'arrêter sa carrière d'amuseur public et de se lancer dans un double cursus artistique et nous présenterait un de ses projets-fleuves pendant soixante-dix minutes, une sorte de poésie semi-biographique en courant de conscience sur des pistes instrumentales variées, textes que j'imagine gribouillés dans tous les sens dans un gros carnet qu'il aurait trimbalé partout. Tout l'album s'enchaîne d'une traite, d'ailleurs les paroles dans le livret sont écrites comme ça, sans interruption ni temps mort.

C'est du hip hop complètement déraciné, on n'y retrouve aucun des clichés du genre, ils n'ont gardé que la structure de base : des paroles plus scandées que chantées et des instrumentations rythmées. Je n'ai entendu personne d'autre renouveler le genre comme ça, du coup même si le disque a quinze ans, il n'a pas pris une ride… Si vous connaissez d'autres exemples, prévenez moi ! En attendant, je continue de découvrir leurs autres projets. J'aime déjà beaucoup Subtle.

(Au fait, on appelle souvent ce disque Circle, mais son vrai titre est un symbole, avec deux flèches en arc de cercle qui vont dans le sens contraire des aiguilles d'une montre. J'ai cherché mais il n'existe pas de symbole Unicode correspondant. D'ailleurs on ne trouve pas non plus les paroles sur internet.)



Frank Bretschneider, je ne le connais quasiment pas, apparemment il fait du glitch. (Effectivement, en cherchant son nom dans ma mp3thèque, j'ai une piste de lui sur la compile Clicks + Cuts de Mille Plateaux.) Steve Roden, j'ai écouté une petite dizaines de disques de lui, c'est un des pionniers de la lowercase music et il a sorti pas mal de disques expérimentaux basés sur des poèmes variés et des sources sonores uniques manipulées. C'est lui aussi qui a peint la pochette ! Je ne savais pas qu'il faisait des arts visuels.

Sur Suite Nuit, Bretschneider joue du synthé modulaire et Roden des pédales d'effet, phonographies, micros de contact et « objets trouvés ». Le résultat est un mélange de micro-rythmes froids et de sons fluides, et je n'avais aucune idée de comment le décrire avant d'apprendre qui a fait quoi. On dirait un biotope de sons qui évolue de lui-même, aussi bordélique qu'harmonieux. La première piste est un enregistrement en concert, la deuxième est une répétition, mais ça non plus, je ne l'aurais pas deviné à l'écoute.



« Jacques Dudon est un compositeur et luthier expérimental français né en 1951 à Villecresnes. Il est surtout connu pour ses recherches sur la synthèse sonore microtonale utilisant des disques photosoniques: instrument de synthèse graphique permettant la génération optique des sons, développé à partir de 1972. La synthèse sonore "photosonique" n'utilise aucun synthétiseur électronique mais la simple lumière, naturelle ou artificielle, traversant les formes dessinées sur des disques transparents en rotation pour venir éclairer une cellule photovoltaïque directement branchée à l'entrée d'un amplificateur. Le fait de recouvrir partiellement deux ou trois disques en mouvement, associé aux diverses formes dessinées, permet de grandes variations dans les formes d'ondes produites et donc de la musique harmonique qui en résulte. Il a aussi créé dans les années 1970 une série de 150 instruments utilisant l'eau, nommés "aquaphones" décrits dans son livre "La Musique de l’Eau" incluant le "flutabullum", un système de transformation de sons de flute par un enregistrement subaquatique. Il est l'actuel président de l'Atelier d'exploration harmonique (AEH) au Thoronet dans le Var où il anime l'atelier de recherches psychoacoustiques. »
— Wikipédia

… Donc voilà, Lumières Audibles, c'est de l'ambient « photosonique » ! Pas exclusivement, à part deux pistes il y a aussi quelques autres instruments. Ça a des sonorités un peu new age sans être kitsch, ça respire beaucoup, c'est un bon disque.



In a Syrian Tongue de Regis est un vinyle deux-titres de techno qui frappe dans le mille. Brutal sans être agressif. C'est rare. Cette musique n'a pas l'air extrême, comme ça, et pourtant… Ça s'écoute fort, j'ai envie d'écouter ça sur un système qui a des basses énormes (ce qui ne m'arrive quasiment jamais), sans qu'il y ait quoi que ce soit d'excessif ou d'ostentatoire dans cette musique. Ce ne sont pas les machines massives et crasseuses de l'EP de Trade qui m'ont fait aimer la techno industrielle, ni les rythmes dansants précis de chez raster-noton, ni l'atmosphère hantée de magie noire des meilleurs pistes de Demdike Stare, ni l'orientalisme techno dément exacerbé de Muslimgauze, mais il y a de tout ça là-dedans. Sauf que je n'ai aucune idée d'où ça vient. Un disque qui fait sacrément plaisir sans faire sourire une seconde.

lundi 31 août 2015

Lectures (9)

The Book of Dave de Will Self. Dans un lointain avenir, après une inondation qui a largement réduit en ruines la civilisation actuelle, quelqu'un en Angleterre déterre un livre qui a miraculeusement survécu. Ce livre acquiert un statut sacré et est pris comme base pour l'édification d'une nouvelle religion… Toute la société finit par s'organiser autour des écrits de Dave. Sauf que Dave, à son époque (la nôtre), c'était un chauffeur de taxi londonien aigri, misogyne, « pas raciste », qui a pété les plombs à la suite d'une dispute avec son ex-épouse au sujet de la garde de leur enfant et craché ce ramassis haineux insensé sous l'influence d'antidépresseurs.

Le résultat va de l'hilarant au tragique. Les prêtres de la religion daviniste s'appellent Conducteurs, tournent le dos à leurs ouailles pour les regarder dans un rétroviseur, et leur font réciter en guise de prières les noms des rues à parcourir dans Londres pour arriver à tel ou tel endroit. Mais ce monde moyen-âgeux n'est pas que ridicule, il est aussi obscurantiste et cruel… et Will Self, plutôt du genre réaliste-pessimiste. Ne vous attendez pas à cinq cents pages de déconne et d'humeur badine, même si on rit souvent.

La langue aussi a évolué dans ce futur — en fait, deux langues y sont en usage : l'anglais que l'on connaît aujourd'hui est devenu une langue hiératique équivalente au latin, et la langue démotique est un mélange d'argot londonien accentué, de mots de chauffeur de taxi mal interprétés et de langage SMS. Les Anglais se saluent donc tous d'un “Ware2, guv?”… Sur une phrase entière, ça donne par exemple “Iss nó rì 2 eggspekk a dad 2 no vem fings, issit?”. Au début, j'avais peur que ça ne rende le roman illisible, et le début est effectivement difficile ! Mais ça finit par venir, et au bout d'un moment j'ai vraiment pris goût à déchiffrer ce charabia dégénéré. (Du coup, The Book of Dave est un livre qui sera inaccessible pour pas mal de monde : vu l'importance qu'ont le Londres des cabbies et le cockney dans le roman, j'imagine qu'on doit perdre beaucoup en traduction — à vérifier ! —, mais l'original demande une bonne maîtrise de l'anglais. Même dans les passages qui se passent de nos jours, Will Self a un vocabulaire pointu.)

The Book of Dave est excellent roman de divertissement et un bon roman ambitieux, qui touche à pas mal de sujets sensibles (la religion n'étant que le plus évident). Si les passages dans le futur sont surtout un prétexte à la présentation de l'univers, le personnage de Dave est très réussi, à la fois antipathique et réellement touchant. À certains moments, difficile de ne pas se sentir proche de lui. Bref, j'ai carrément aimé.

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Don Quichotte de Miguel de Cervantes. Faut l'avoir lu, c'est de la culture générale ! … Mais malgré la date (début XVIIe siècle) et la longueur du texte (deux volumes* de cinq cents pages chacun), les aventures de Don Quichotte et de Sancho Pança se lisent très rapidement. C'est un texte très drôle et surtout étonnamment léger. (Apparemment, la traduction récente d'Aline Schulman y est pour quelque chose — présentée en introduction, elle entend reproduire la fluidité et l'oralité du texte, quitte à simplifier la syntaxe quand une traduction littérale serait trop archaïque. Vu le ton de l'histoire, ça me paraît justifié.)

L'histoire, vous la connaissez : Don Quichotte, gentilhomme modestement fortuné, lit trop de romans de chevalerie et finit par se prendre pour un chevalier errant. Il part en quête de nobles aventures, accompagné par un bon vivant un peu naïf (pour ne pas dire un peu couillon) du nom de Sancho Pança, à qui il promet monts et merveilles en récompense de son service. C'est de la vraie comédie la plupart du temps, à part quelques histoires dans l'histoire dans le premier tome (bienvenues pour changer un peu de registre — j'aurais aimé en avoir dans le second aussi).

Je reproche quand même deux ou trois choses à Cervantes : (1) La fait qu'il y ait deux grossières incohérences dans le texte (dont une qu'il met sur le dos de son imprimeur). Ne vous étonnez pas si la monture de Sancho disparaît et rapparaît inopinément, ni si la femme de Sancho change de nom sans raison : ce n'est pas vous ni la traductrice qui êtes en faute, c'est juste Mimi qui s'est pas bien relu et que personne n'a osé corriger. (2) Le coup de Don Quichotte qui explique toutes ses mésaventures par des vils enchanteurs imaginaires qui lui jouent des tours, ça passe au début, ça finit par sentir la paresse voire le foutage de gueule au bout d'un moment. (3) La fin, justement, est un peu décevante et casse un peu le trip.

Bref, pour un Grand Classique de l'Histoire de la Littérature, c'est loin d'être un chef-d'œuvre irréprochable. Mais c'est une lecture bien agréable quand même.

* À noter que les deux tomes ont été publiés avec dix ans d'écart, et qu'un autre écrivain peu scrupuleux avait, avant la publication du deuxième tome, publié une fausse suite ! C'est peut-être d'ailleurs ça qui a poussé Miguel à finir son histoire. Sacré Mimi, va.

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The Secret History de Donna Tartt est un roman que j'aurais adoré lire quand j'étais ado, et que j'ai dévoré tout pareil aujourd'hui. Richard Papen, un jeune californien d'origine modeste, part au nord-est des États-Unis et se retrouve à étudier le grec ancien au sein d'une classe… particulière. Très réduite, élitiste, un monde à part au sein de l'université. Tous les cours sont donnés par le même professeur, qui n'accepte que très peu d'étudiants, sans qu'on sache sur quels critères.

On apprend dès le prologue que cinq des étudiants conspirent pour — et réussissent à — assassiner le sixième, et la première partie du roman nous apprend comment ils en sont arrivés là. C'est un semi-huis clos, où de jeunes gens riches et cultivés, menés par leur mentor dans un milieu fermé, laissent libre cours à leur idéalisme ; le plus brillant d'entre eux est aussi celui qui semble le moins en phase avec le monde réel… Dangereux ? Peut-être, mais plus qu'un groupe sectaire manipulé, c'est une sorte d'Arcadie universitaire dans laquelle nous plonge Donna Tartt, un monde fragile et pas tout à fait sain mais beau à sa manière. D'ailleurs, le protagoniste garde toujours des contacts avec le monde extérieur : s'il voulait prendre ses distances, la porte lui reste ouverte. Mais il ne part pas.

The Secret History est avant tout un roman qu'on lit pour l'histoire, esthétique et divertissant, mais on peut aussi y lire un commentaire face à certaines tendances intellectuelles (et idéologiques ?). Les idées qui y sont présentées sont classiques mais pas inintéressantes. Les personnages diviseront les lecteurs (il est facile de les voir comme des snobs froids et prétentieux, mais j'ai un point de vue plus nuancé — j'aime bien Henry notamment !). La première partie du roman, où l'on apprend les motivations des assassins, est captivante ; la deuxième (qui se déroule après, quand les étudiants doivent faire face aux conséquences de leur acte) l'est un peu moins, mais j'ai quand même continué sur ma lancée avec grand plaisir.

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V. de Thomas Pynchon. Quel livre ! Un roman postmoderne qui suit plein de directions différentes sans se perdre, à la fois sérieux et loufoque, où les passages franchement drôles côtoient des textes dans le texte (il y a un terme pour ça ?) qui vont de l'intrigue historique à des mystères et perversions quasi-gothiques, jusqu'à l'horreur véritable (dans l'histoire de Mondaugen avec les colons allemands en Namibie notamment), le tout entrecoupé de chansons.

De quoi ça parle ? D'un couillon qui fait le yo-yo dans le tram et traîne avec une divers hurluberlus à New York dans la moitié des chapitres, et d'un détective à l'identité effacée qui cherche « V. » (qui ? ou quoi ?) autour du monde dans l'autre moitié. Quant aux thèmes abordés… vous verrez bien en le lisant. Sachez juste qu'il est souvent question d'objets inanimés.

V. est un roman exigeant mais excellent, meilleur que The Crying of Lot 49 (qui m'avait déjà donné envie de continuer à lire du Pynchon). Ne vous attendez pas à tout comprendre (les intrigues avec Godolphin m'échappent en grande partie), mais accrochez-vous, parce que c'est un sacré trip. Pynchon a un excellent style et ses idées sont loin du tout-venant — en fait, je crois qu'il en crée proprement une dans ce roman, une pour laquelle il n'existe toujours pas de mot. Je continuerai avec Gravity's Rainbow !

(P.S. L'édition que j'ai — la seule qu'on trouve facilement, en fait — est parvenue à faire une faute dans le titre. C'est “V.”, pas “V”.)

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Le Roi des Aulnes de Michel Tournier. (Le titre vient d'un poème du même nom, de Goethe.)

Abel Tiffauges est un homme qui ressemble étrangement à un ogre, avec sa propre philosophie, ses habitudes étranges, et ses penchants qui dérangeraient la plupart des braves gens normaux. (Le régime de viande crue et de lait qu'il adopte à une période n'est pas le plus étonnant.) Ce n'est pas un paria, mais… s'il s'ouvrait plus, il le serait. Il peut susciter la curiosité, la méfiance, l'inspiration, le dégoût ou tout ça à la fois. En fait, c'est le genre de type chelou duquel on préférerait ne pas s'approcher — et on finit ici par le connaître intimement.

L'histoire débute en France, à la fin des années trente ; une bonne partie se passe en Allemagne durant la guerre. Les événements lui semblent très peu favorables, mais Abel est persuadé d'être un élu ; c'est en tout cas un colosse invisible, un dévoreur silencieux. Ce qui est impressionnant, c'est à quel point ce personnage et cet histoire paraissent crédibles et ne tombent jamais dans l'exagération, la déformation. À quel point la place centrale qu'accorde l'auteur à son personnage semble méritée. La narration, parfois interne, parfois externe, reste libre de tout jugement face à cet étrange personnage, qui paraîtra sans aucun doute sympathique à certains et malsain à d'autres.

Tournier a obtenu le Goncourt pour Le Roi des Aulnes. Houellebecq aussi l'a obtenu, et j'avais eu des doutes. Mais Tournier, ouais, je crois qu'il le mérite.

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Sinon, j'ai aussi lu Le Nez de Gogol mais je ne sais pas trop quoi en penser, il faudra que je le relise. Autant il m'a paru bien écrit, autant je n'ai pas vu où l'auteur voulait en venir.

Livre CC des Préceptes d'Itayaxa, pages 1F à 2B, lignes 68B à 7¿2

[…]

Arrête de fragmenter ton attention à grands coups d'internet et de multitâche, et pose-toi un peu.
Pose-toi sur une chaise, un lit, un champ, un hamac ou un pose-personne. Pense à tous les trucs que tu es déjà en train de faire. Et à tous ceux que tu es en train de ne pas faire. Ça fait une foule de choses. Arrête de faire toutes les choses que tu es en train de ne pas faire, ça te libérera déjà beaucoup de non-temps. Ensuite, fais ce que tu veux.

[…]

mardi 25 août 2015

♪ 36 : Les Analogies Automatiques Imaginaires de Melissa s'Agrippent aux Branches des Gares Stéréoscopiques

Le Mont Analogue de René Daumal, « roman d'aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques », raconte la recherche et l'ascension d'une montagne inaccessible, qui ferait le lien entre la terre et le ciel. Le roman est inachevé, l'auteur étant mort au milieu d'une phrase…

Mount Analogue de Zorn, inspiré par ce roman et par les idées et méthodes ésotériques de Georges Gurdjieff, est une composition de 38 minutes composée de soixante fragments, qui selon l'artiste ont formé un tout cohérent quasiment dans l'ordre où il les a écrits sans même qu'il s'en aperçoive. (Miraculeux, selon lui — à mon avis, son expérience sur plusieurs centaines d'albums y est pour quelque chose !) C'est une musique contemporaine avec autant d'instruments orientaux qu'occidentaux, et qui semble esquisser, sous de multiples angles, les contours de… quelque chose de mystérieux, d'inapprochable peut-être.

C'est un des albums les plus mélodiques de Zorn je crois, mais moins léger que ses albums des Dreamers ou que The Goddess. (J'en avais parlé ici.) En fait, par certains côtés, c'est une synthèse en quarante minutes de ses styles plus accessibles. Du coup, pour découvrir John Zorn, je conseille dorénavant d'écouter deux albums : l'éponyme de Naked City, et Mount Analogue.

Ah, et la peinture de la pochette est de Remedios Varo. J'aime ses œuvres aussi (souvent plus surréalistes que celle-là) !



André Vida dit que, dans ses compositions, « les relations d'intervalles [entre les notes] ont cédé la place à celles entre les musiciens et leurs imaginations, leur instruments et leurs corps ». L'artiste a créé des partitions temporaires basées sur des lumières colorées projetées contre des sculptures contemporaines, une partition avec une note énorme qui ressemble au soleil et une forme d'oiseau, ou encore une œuvre intitulée “Tie Me Up” où les musiciens portent des chapeaux rigolos et sont attachés par des cordes qui restreignent leurs mouvements, tirées par le chef d'orchestre (qui porte lui aussi un chapeau rigolo). Parfois, il dit qu'il n'y a plus besoin de partition du tout, que la partition est dans le corps des musiciens. Ça doit être amusant de faire de la musique avec lui !

Minor Differences est un disque étonnant, quinze pistes courtes qui présentent clairement et de façon concise des mouvements complexes, bizarroïdes ou farfelus pour saxophones de plusieurs types. (Entre quatre et quarante saxophones par piste, une vingtaine en général.) Il me paraît à peu près impossible de tout saisir en une écoute, et il faut peut-être jouer du saxophone soi-même pour tout apprécier, mais c'est tout à fait intéressant. On pourrait en écrire une critique en BD qui consisterait en quinze cases abstraites, avec à chaque fois des entrelacs géométriques et une onomatopée en légende (qui pourrait se résumer à « ?! » ou « !? » lors des premières écoutes). En fait, j'aurais bien vu un truc comme ça pour la pochette.


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Ce sont peut-être les guitares heavy metal à la F-Zero X* dans la première piste. Les cris samplés en boucle peu après. Le piano Rhodes tropical à la cool qui se tape un solo dans “A Sunset Song”. L'effet sonore “trucs merveilleux qui scintillent !!!” d'une scintillance rare à la fin de cette même piste. Les grincements, prout-prout-prout et “wouloulouloulou !” synthétiques dans une des pistes suivantes, les voix robotiques dans une autre, les solos d'orgue Hammond qui suivent directement les solos de Minimoog, les bongos, les flûtes, les voix robotisées dans tous les sens, l'interlude au piano, bref — les aspects kikoo, expérimentaux, et surtout fun qui me font vraiment aimer cet album de prog metal japonais !

En plus cet album n'est pas qu'une curiosité, les chansons sont vraiment cool. Avec sur chaque piste une mélodie bien prenante, genre si le mec qui a composé les mélodies du Castlevania sur PlayStation était un métalleux et avait eu à sa disposition une dizaine de musiciens qui traînaient par là pour enjoliver ses mélodies avec toute une farflufferie** de sons pour l'enjoliver façon top maximum overdrive, ça aurait peut-être donné quelque chose comme ça. Certes, je me marre en l'écoutant, mais j'aime aussi sans aucune ironie.

Imaginary Sonicscape de Sigh, donc. Si vous voulez en savoir plus, demandez à des métalleux, l'album a très bonne réputation ! Le seul truc que je reproche à ce disque, c'est le son qui clippe à mort. Et la pochette aussi, il aurait au moins fallu un truc en 3D lenticulaire de toutes les couleurs de l'arc en ciel pour rendre justice à cet album. Vert et orange, c'est moche comme contraste.
* Ouais, je manque cruellement — pour ne pas dire totalement — de références en la matière. Du coup je viens de télécharger un disque d'Iron Maiden pour commencer à pallier ça.

** Parfois, les mots qui me viennent spontanément à l'esprit sont des mots qui n'existent pas. M'en fiche, celui-là je le garde.

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Depuis quelques mois, je me remets à écouter David Bowie et surtout à apprécier des albums qui ne m'avaient jamais parlé chez lui. Il faut dire qu'au début, je n'aimais pas le glam rock (ni, de manière générale, le rock des années 70), et à chaque fois que je retentais Ziggy Stardust, j'arrêtais avant la fin… Il n'y a qu'Outside, son album indus rock, que j'ai tout de suite aimé. C'est toujours mon préféré, d'ailleurs.

Avec les années, je ne sais pas pourquoi ni comment, mais mon blocage face au glam a fini par céder. J'ai enfin pu apprécier Ziggy Stardust — et j'en ai profité pour enchaîner sur Hunky Dory, Space Oddity, Lodger, Station to Station, “Heroes”, et oh mais il en a combien, des classiques, lui ?!

Peut-être que tout le monde connaît l'histoire, mais au cas où : Station to Station, c'est l'album de Bowie cocaïnomane, enregistré à une époque où (il paraît qu')il ne dormait presque pas, se nourrissait exclusivement de cocaïne, de lait et de piments. (Ou de poivrons, l'anglais ne fait pas la distinction, mais disons que les poivrons font moins badass.) À l'époque, son personnage de scène était le “Thin White Duke”, un aristocrate impeccablement habillé sans aucun sentiment, poussant la froideur jusqu'à des délires fascistes. Station to Station est l'album que j'ai le plus écouté parmi ceux que j'ai listés au-dessus, parce qu'il a quelque chose de fascinant, notamment pour son contexte — pourtant, je ne dirais pas que c'est mon préféré. C'est avant tout la piste-titre de dix minutes que j'adore, ce sentiment de malaise cool qui finit par s'emballer et devenir dansant, prenant, un rock à double personnalité où l'entend à la fois l'excitation et les dégâts de la drogue. Quant à la suite… pour être honnête, “Golden Years” a quelque chose de terriblement décevant après ça, le groove semble manquer de pêche, la structure pop est beaucoup moins inspirée (et les “wa wa wa” sont un peu pathétiques). La piste n'est pas mauvaise en elle-même, mais en contexte, on passe des montagnes russes à un manège à chevaux. Dans un style similaire, la psychédélique-drôle-horrifique “TVC 15” marche bien mieux, tout comme “Stay” — sans doute surtout à cause de leur position plus tard sur l'album. “Word on a Wing” et “Wild Is the Wind” sont des pistes que je n'aurais pas du tout aimées il y a dix ans, aujourd'hui je les trouve touchantes sans que ce soit mon genre de chanson préféré. Bref, ça reste un très bon album, mais j'aimerais aimer Station to Station (l'album) autant que “Station to Station” (la piste). Avec un peu plus d'expérimentations, il aurait pu être fabuleux. Avec d'autres drogues peut-être ? Mais là, on aurait peut-être eu un Bowie mort plutôt qu'un Bowie qui sort “Heroes” et Outside, et ça aurait été fichtrement triste.


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Je continue à découvrir des classiques en prog rock aussi, et depuis quelques mois j'ai un coup de cœur pour Clutching at Straws de Marillion. C'est un album conceptuel avec un personnage central, mais le disque est en partie autobiographique avec pour thèmes : l'alcoolisme, l'angoisse, la dissimulation, perdre pied… Le chanteur avait vingt-neuf ans, je lui en aurais donné cinquante.

Le disque a un pied dans le prog-spectacle, joyeusement ostentatoire de la fin des années 80 (z'avez intérêt à aimer les solos, les arpèges, les batteries d'instruments et les effets !) — et un pied dans le pathos sincère, avec des mélodies et des paroles qui font mouche. Il y a plein de moments où la musique passe, d'un seul accord, de l'un à l'autre, comme si un gouffre s'ouvrait soudain entre le groupe et le chanteur. D'autres où l'énergie de la musique est contredite par les paroles. C'est un album à la fois maîtrisé et tiraillé, qui aurait pu être boiteux ou artificiel mais que ses discordances ne rendent au final que plus poignant ; et si le style ne sera pas du goût de tout le monde aujourd'hui, personnellement je n'y changerais rien. Trop de passages parfaits pour ça.

(Je connais deux personnes qui écoutent cet album : l'une adore, l'autre déteste.)


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J'avais déjà dit il y a deux ans que j'aimais beaucoup le premier EP de FKA twigs — du r'n'b « minimaliste, élégant, sensuel mais pas vulgaire, [avec] un côté trip-hop assez marqué ». Le deuxième EP et l'album qui ont suivi étaient dans la continuité du premier, avec toujours de très bonnes pistes mais un petit peu en-dessous quand même… J'avais peur que le projet s'affadisse et ne se dilue dans un son pop sans prise de risques.

Et là, bam. EP surprise-électrochoc. M3LL155X, ce n'est plus de la séduction, c'est du sexe et de l'angoisse, une musique aussi brûlante que glaciale, sombre, expérimentale et incisive. Qui fait le meilleur usage des styles de production hip hop/UK bass/électroniques contemporains, avec bruitisme, délais, distortions et rythmes syncopés (on entendait déjà un peu de ça sur son premier EP, mais en arrière-plan — là, plus de réserve, tout est au devant de la scène.) Impressionnant.

Le disque est accompagné d'une vidéo, également intéressante et dérangeante.


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Le glitch est un genre qui se base sur des sons d'erreurs et de dysfonctionnements électroniques. La phonographie (field recordings) est un genre qui se base sur des enregistrements, peu ou pas modifiés, d'environnements et d'événements. Le lowercase est une musique très calme qui se base sur des sons et bruits discrets et le silence.

Au croisement de tout ça, il y a Stereo Bugscope 00 de Haco, enregistrements de ce qui se passe à l'intérieur d'ordinateurs et autres bidules hi-tech quand on les manipule. Pas d'entourloupe : la pochette et les titres décrivent exactement ce qu'on entend sur le disque ! C'est simple (si on a le matériel, on peut sans doute réaliser des enregistrements similaires soi-même) mais intéressant à écouter, ça grouille de vie dans ces petites machines.

En vidéo, ça donne ça, c'est assez rigolo de voir un concert avec juste une Japonaise qui ouvre et qui ferme iPhoto en affichant des messages d'erreur en bougeant deux bidules sur le clavier !


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Il y a quelques mois déjà, Aphex Twin sortait l'EP Computer Controlled Acoustic Instruments pt2. Un mini bric-à-brac de compositions acoustiques courtes entrecoupées de petits fragments, un disque intéressant et honorable au niveau du son mais anecdotique du point de vue des compositions (Richard D. James est capable d'écrire de très belles mélodies ; là, à part “piano un10 it happened”, rien de particulièrement mémorable).

Sur une idée similaire — des instruments acoustiques joués par ordinateur, donc — on peut trouver mieux. Je vous conseille donc vivement les Huit Études pour Piano Automatique de Seth Horvitz, des compositions minimalistes inspirées par James Tenney, György Ligeti, Charlemagne Palestine et Conlon Nancarrow (j'en connais deux sur les quatre). Basées sur des formes et idées simples, elles sont arrangées à l'oreille sans perdre de leur élégance géométrique. Le jeu est forcément froid et mécanique, la vie qu'il y a (et qui permet à Horvitz d'oser douze minutes de “Strumming Music”* !) provient de l'instrument même… À ma première écoute, je me disais que c'était beau, mais que ça m'intéresserait d'entendre un(e) vrai(e) pianiste jouer ces morceaux (si tant est que ce soit possible, vu la vitesse et le nombre de notes jouées). À la troisième, je me dis que non, c'est parfait comme c'est. Cette musique est vraiment belle.

Étonnamment, Eight Studies for Automatic Piano a été joué en concert, sans pianiste donc ! Simplement avec une lumière sur les touches qui bougent toutes seules. Vous pouvez voir plusieurs pistes sur la chaîne Youtube de l'artiste.

L'album est accompagné par un PDF d'une quinzaine de pages, qui explique la démarche et philosophie de l'artiste et présente des visualisations et descriptions détaillées des compositions. À noter que Seth Horvitz est plus connu pour sa musique électronique, sortie sous l'alias Sutekh !

* Si ça ne vous dit rien, prenez-vous un whisky et allez écouter Charlemagne Palestine.