lundi 24 novembre 2014

Mots (2) : Láadan

Le “láadan” est une langue inventée par Suzette Haden Elgin, présentée dans son roman Native Tongue. Il s'agit d'une langue qui représente le monde de manière gynocentrique (contrairement aux langues actuelles qui sont plutôt — voire carrément — androcentriques)…

Ça peut paraître louche, dit comme ça, et je ne trouve pas que ce soit une bonne idée de vouloir faire une langue par genre (si chacun parle sa langue, plus personne ne se comprend ; sans compter que je ne suis pas pour une division homme/femme dans les domaines où ce n'est pas nécessaire) — mais comme ça m'intriguait, j'ai voulu en savoir plus et voir à quoi pouvait ressembler une telle langue.

Au niveau vocabulaire en tout cas, il y a des mots qui sont extrêmement bien trouvés, que j'aimerais adopter et qui seraient bien utiles pour tout le monde (pas seulement les femmes) ! Notamment ceux-là :

ab: amour pour quelqu'un que l'on apprécie mais qu'on ne respecte pas

áazh: amour pour quelqu'un que l'on désirera ou que l'on a désiré à un moment donné, mais pas maintenant

aye: un amour qui est un fardeau dont on ne veut pas

: pervers, bizarre, difficile à comprendre

dama: toucher ou ressentir avec la peau (activement)

doóledosh: douleur ou perte ressentie comme un soulagement, car elle met fin à l'appréhension que l'on ressentait en l'attendant

doroledim: trop manger quand manger est la seule activité où l'on peut ressentir un peu de liberté et de plaisir

dóthadelh: permettre à quelqu'un de continuer à adopter une attitude auto-destructrice (par exemple: se droguer, se saoûler…) en lui donnant des excuses ou en l'aidant à éviter les conséquences de ses actes

elasholan: seul(e) et heureuse (-x) de l'être

héena: sœur ou frère “de cœur”

lol: un sentiment de communauté, de camaraderie, le fait d'être ensemble, à l'aise dans un groupe…; une communauté où règne ce sentiment

lolh: comme “lol” mais avec un sentiment d'oppression en plus: on a l'impression de faire partie du groupe ou de la communauté, mais à notre détriment, par exemple quand on doit accepter des choses que l'on ne veut pas, ou renoncer à des choses auxquelles on tient pour se faire accepter

mathom: objet inutile, babiole (mot emprunté à Tolkien)

hothulewoth: une connaissance passée de mère en fille depuis au moins deux générations

mudahéthe: l'état de quelque chose qui est “propre” selon une personne négligée, mais sale selon une autre…

ohehena: respect malgré des circonstances négatives

ohena: respect justifié par de bonnes raisons

ohina: respect injustifié, sans raison

ohona: respect “justifié” par des “raisons” ridicules, naïves ou bêtes

ohnua: respect “justifié” par de mauvaises raisons

olobeshara: dépression résultant d'un grand traumatisme

radama: se retenir de toucher, éviter le contact, ne pas toucher

radiídin: “non-vacances”: des vacances où l'on a tellement de choses à faire, de préparations, de stress… que ça n'est plus vraiment des vacances

rahobeth: “non-voisin”: quelqu'un qui vit près de chez nous mais qui n'a pas un “vrai” rôle de voisin (pas forcément péjoratif)

ranem: “non-perle”: un mauvais sentiment ou une mauvaise situation qu'on entretient au fur et à mesure, comme une huître façonne une perle couche par couche… (par exemple, une haine qui grandit)

rarulh: “non-synergie”: ce qui, quand on le combine, rend les choses pires, moins efficaces, etc.

rathóo: “non-invité”: quelqu'un qui vient en sachant pertinemment qu'il cause plus de problèmes et d'embarras qu'autre chose

rilerashum: silence qu'on s'impose car aucun mot ne convient et que le silence est la seule défense possible

waálh: désigne quelque chose que le locuteur estime être faux, car la source n'est pas fiable et semble animée de mauvaises intentions

wonewith: être socialement maladroit, ne pas comprendre ce que les autres ressentent ou signalent

yéshile: à la fois bon et mauvais

Il faudra que je lise le livre à l'occasion.

lundi 10 novembre 2014

♪ 27 : Tzadik

‎שלום חברים של מוסיקה ! Aujourd'hui, je vais écrire un « numéro spécial » de mon journal d'écoutes pour vous parler du label Tzadik.

Ce label ressemble beaucoup à son créateur : éclectique et avec un goût prononcé pour l'expérimentation, de la musique savante/sérieuse qui n'hésite pas à prendre des directions inattendues… Les disques de chez Tzadik sont classés sous plusieurs catégories, plus ou moins bien définies (New Japan s'intéresse à la musique “underground” japonaise, Radical Jewish Culture aux musiques juives contemporaines, Oracles entend « célébrer la diversité et la créativité des femmes dans la musique expérimentale »… Par contre, ce qui différencie Composer, Key Series, Lunatic Fringe et Spectrum, ou pourquoi Ikue Mori a certains disques dans la série Oracles et d'autres dans la série Key, je n'en ai aucune idée).

Les albums du label sont parfois difficiles d'accès, surtout quand on ne s'y connaît pas vraiment en jazz ou en musique contemporaine. Mais c'est un label très intéressant où on peut trouver des albums vraiment originaux ; ça vaut vraiment le coup de creuser un peu !


א


L'artiste incontournable du label est également son fondateur : John Zorn. Un compositeur extrêmement prolifique, également saxophoniste/multi-instrumentiste, producteur, proclamé génie par au moins douze mille sept cent personnes selon Google, etc. Mais quand je dis qu'il est prolifique, genre le mec, pour fêter son cinquantième anniversaire, il sort douze albums, qui proviennent d'autant de groupes différents où il joue. D'après Wikipedia, Zorn aurait joué sur plus de 400 albums, soit plus que Merzbow. Si j'essayais de tout suivre, je finirais par avoir une overdose telle que je ne pourrais plus jamais l'écouter.

Je ne connais donc que très partiellement sa discographie. Mais si je devais vous conseiller un point pour commencer, ce serait l'album éponyme de Naked City : une combinaison de jazz, de rock et de grindcore (!), un disque frénétique avec des reprises qui vont d'Ornette Coleman au thème de James Bond et à Morricone ; les pistes sont soit chaotiques et courtes, soit mélodiques et longues, l'équilibre est très bien tenu et rend le tout relativement accessible. (Oui, même si j'ai utilisé le terme “grindcore”… enfin, on pourrait aussi dire “thrash-jazz”.) Le disque a le bon goût de débuter par “Batman”, qui vous dira dès les premières secondes si vous allez aimer ou pas !

Naked City est le seul projet de Zorn que j'ai suivi du début à la fin, et ce avec plaisir. La discographie est inégale, mais je recommande tout particulièrement Grand Guignol, album fantastique en trois parties : une longue piste qui passe par plein de phases différentes, six reprises de compositions contemporaines (Debussy, Scriabine, di Lasso, Ives, Messaien), et plein de pistes courtes “thrash-jazz” pour terminer. Leng Tch'e et Absinthe sont intéressants aussi, le premier dans un style sludge/doom metal, le second dark ambient. Radio est correct mais pas indispensable ; quant à Heretic, vous pouvez le zapper, et les compilations Torture Garden et Black Box sont inutiles (vu que les pistes sont déjà incluses dans les albums). Mais si vous accrochez, je vous conseille aussi de jeter une oreille à Painkiller… (voir ci-dessous).

Si vous voulez écouter, je vous conseille ce lien : http://sonoraaurora.blogspot.fr/2013/02/naked-city-discografia.html. Les versions originales des CDs sont épuisées, et le coffret remasterisé avec l'intégrale est salement remasterisé avec une distortion par écrêtage scandaleuse.


ב


Bon, et à part ça, qu'est-ce qu'il a fait de bien, monsieur Zorn ? Plein de trucs.

Beaucoup d'influences klezmer et de musique juive, déjà, avec le projet Masada (et ses variantes : Bar Kokhba, Electric Masada, Masada String Trio, etc). Si vous avez envie de klezmer-jazz classique, l'album le plus réputé semble être Lucifer de Bar Kokhba. Mais si vous aimez le jazz fusion, il faut que vous écoutiez At the Mountains of Madness, double live d'Electric Masada brillant et plein d'énergie — plusieurs fois comparé à Bitches Brew de Miles Davis. (Vous pouvez écouter les deux disques indépendamment l'un de l'autre, ce sont deux concerts différents.)

Si vous avez aimé le côté “rentre-dedans” des pistes les plus violentes de Naked City, vous aimerez aussi Guts of a Virgin de Painkiller, qui fait encore mieux dans la même veine ; ce n'est que du “thrash jazz”, mais ils font ça super bien !

À l'opposé, il y a par exemple The Goddess: Music for the Ancient of Days, un très beau disque avec de la harpe et du piano, dont les mélodies charmeuses cachent presque la complexité des compositions.

Pas très loin, il y a O'o que j'aime bien aussi avec son côté exotica, très gai, lui aussi riche mais très facile d'accès. Certains disent que ça ressemble à de la musique d'ascenseur, ce qui me paraît peu fondé. Les seuls sons que diffusent l'ascenseur de mon immeuble sont « rez - de - chaussée ! », « sous - sol ! » et « quatrième - étage ! ».

Un fan dévoué sur RYM a entrepris de critiquer et de noter TOUS les disques principaux de Zorn. La tâche est impressionnante et le résultat vraiment pratique, donc, si ça vous intéresse, gardez cette URL quelque part : https://rateyourmusic.com/list/TheJoeyTaylor/john_zorn__ranked/


ג


Voilà, on passe aux autres artistes maintenant. Y'a de quoi faire.

Le catalogue du label est énorme, impossible de tout écouter, ni même tout ce qui fut bien reçu par la critique ; j'ai écouté un peu plus d'une trentaine ou quarantaine de disques pour le moment, que j'ai choisis en partie au hasard. Je vous présente ceux que j'ai trouvés les plus marquants pour le moment :

Flying Sparks and Heavy Machinery d'Annie Gosfield est un excellent disque de musique contemporaine inspirée par des sons de machines et d'usines.

“EWA7”, du nom d'une usine à Nürnberg, est une grande suite composée d'une douzaine de sections qui combinent instruments classiques et bruits de métal, de cylindres, de rouages, de moteurs, de scies, alarmes… sans aucune opposition entre les deux. C'est une musique étonnamment peu répétitive et bruyante (par rapport à ce à quoi je m'attendais), mais qui a une vie incroyable ! Elle surprend constamment, les rythmes sont entraînants et chaque section semble plus complexe que la précédente, à la fin il y a tellement de choses qui se passent en même temps qu'on ne peut plus se concentrer sur une seule — et pourtant les structures restent claires.

Suit “Flying Sparks and Heavy Machinery”, une composition pour quatuor à cordes et quatuor de percussions, inspirée par les mêmes sons de machines. Et c'est étonnant de voir à quel point elle va bien avec “EWA7” : en fait, elle en prend le contrepoint. Là où les sons d'usines étaient considérés comme des instruments sur “EWA7”, sur “Flying Sparks and Heavy Machinery” ce sont les instruments qui imitent les sons répétitifs, métalliques, bruyants de machines.

Je recommande aussi l'album précédent de l'artiste, Burnt Ivory and Loose Wires — je n'ai pas encore écouté les autres.

Vous pouvez voir un extrait d'une performance d’EWA7 ici : https://www.youtube.com/watch?v=9CNkZvrZDvk


ד


Sonic Vision de Carolyn Yarnell présente plusieurs croisements entre musiques baroque, romantique et minimaliste. “The Same Sky”, piste de dix-huit minutes pour pianos uniquement (mais qui est programmée sur ordinateur en grande partie), est un équilibre changeant entre beauté et turbulences, des superpositions rapides, des moirés qui vont du minimalisme harmonieux à des discordes presque chaotiques ; “More Spirit Than Matter”, avec ses instruments d'époque et son clavecin, ramène des siècles en arrière et pourtant on sent la même sensibilité dans la composition. Le dernier mouvement rappelle même un peu Steve Reich… Puis on a droit à un choc avec “Love God”, composition électronique folle, parfois franchement stridente et dissonante, avec des boîtes à rythmes et du piano martelé qui semblent sortir de nulle part. On revient à quelque chose de plus subtil sur la dernière composition, “10/18”, de la flûte minimaliste, très zen sur le premier mouvement, plus enjouée mais toujours assez minimaliste sur le second.

C'est un beau disque qui a une élégance paradoxale, qui semble presque jouer contre elle-même. Les quatre compositions sont bien différentes mais toutes sont agréables (même si je pense que certains auront du mal avec “Love God”).


ה


Ikue Mori est connue pour être la batteuse de DNA, mais ce n'est pas pour ça que je la connais — en fait, je l'ai découverte avec cet album. One Hundred Aspects of the Moon est inspiré par la série d'estampes de Yoshitoshi du même nom ;  il y a quinze compositions, chacune basée sur une estampe, chacune avec son style particulier. Ce sont des pistes assez courtes et évocatrices, pour voix, piano, orgue, violon, violoncelle, basse et boîte à rythmes (l'instrument de Mori). Ce que j'aime dans ces pistes, c'est leur immédiateté et leur fausse simplicité. Chaque vignette exprime une beauté changeante, éphémère, qui a toujours quelque chose d'étrange voire de difforme. Il y a des surprises dans cet album aussi : une lettre récitée, des synthés et du chant… des changements stylistiques inattendus.

Si vous voulez regarder les images en même temps que vous écoutez la musique, c'est par ici. J'avais découvert l'album simplement avec la musique, mais c'est vraiment intéressant de comparer les deux !

L'album comporte également une piste bonus, “Birthdays”, plus longue et dans un style assez différent. Je ne sais pas trop pourquoi elle est incluse, mais elle est très bien donc je ne vais pas cracher dessus !

(Ikue Mori a sorti pas mal d'albums sur Tzadik, en solo et en collaborations. Myrninerest, inspiré par Madge Gill, une artiste-médium, est un disque vraiment étrange ; Class Insecta est une sorte de réinterprétation-déconstruction de rythmes techno/EDM que je n'ai écouté que deux fois pour le moment mais dont je reparlerai peut-être.)


ו


Sur un principe similaire mais en jazz et avec de l'art contemporain occidental, je vous recommande aussi les 23 Constellations of Joan Miró de Bobby Previte. Un disque de miniatures avec dix musiciens et je ne sais combien d'instruments (une quinzaine ?), une musique impressionniste et colorée… que je n'arrive pas du tout à décrire sans tomber dans des poncifs qui ne veulent rien dire. Je peux juste vous dire que c'est l'un des meilleurs disques que j'ai écoutés du label (malgré le fait que 23 pistes courtes qui s'enchaînent, ça fait un peu trop — les réécouter séparément peut être une bonne idée), et que si vous aimez Miró et les mélodies, vous devriez y jeter une oreille.

Plutôt que de les paraphraser lâchement, je préfère vous renvoyer à d'autres critiques : celle-ci est bien écrite, celle-là aussi.


ז


Jumping Rabbit de Mori Chieko est un album de koto étonnamment accessible. Il s'agit sans doute de l'un des albums les plus légers sortis chez Tzadik, et c'est surtout le lapin drogué sur la pochette toute rose qui m'a donné envie de l'écouter (dommage que cette pochette soit contrainte par le modèle du label, j'aurais aimé voir le dessin prendre toute la place !) (oui j'aime bien les lapins psychédéliques, d'ailleurs Vibri fait partie de mes personnages de jeu vidéo préférés, mais je dévie du sujet).

Tout le monde a déjà entendu de la musique japonaise traditionnelle au koto ; ça peut être dissonant pour une oreille occidentale, voire complètement hermétique dès qu'on sort du registre « musique pour restaurant ». Mais ici, les pistes sont faciles, variées, et ont une certaine candeur qui les rend sympathiques. J'aime bien ce petit disque, ludique, assez simple mais très agréable. Après, quand Mori se met à chanter, certains apprécieront moins !


ח


Vous aimez la musique expérimentale ? Ryoji Ikeda, cool ? Alors ce disque devrait vous intéresser. Mais aussi vous frustrer, parce qu'il est difficile d'en profiter dans de bonnes conditions — et que ce n'est qu'une version réduite du travail de l'artiste.

Maryanne Amacher était une musicienne qui n'a jamais été très intéressée par le format album. Sa musique était conçue et jouée in situ, dans des installations multi-canaux, parfois dans plusieurs pièces adjacentes d'un bâtiment… Elle jouait sur les illusions sonores et notamment sur les émissions otoacoustiques : un effet physiologique étonnant où des sons font vibrer l'oreille interne de telle manière qu'elle-même émet des sons en réponse !

Cet effet se retrouve sur plusieurs pistes de Sound Characters, mais pour que ça fonctionne, il faut écouter la musique sur haut-parleurs à fort volume. J'ai testé, ça fonctionne. (Vous pouvez voir Maryanne en train de faire écouter ses créations à Thurston Moore dans cette vidéo.)

Après, même sans l'effet, c'est une musique que j'aime : des rythmes crus un peu bizarroïdes, une sorte d'ambient qui évoque des espaces mystérieux, inconnus, une topologie sonore presque inquiétante, de temps à autre du vrai bruitisme… ça devait être vraiment impressionnant in situ, et ça reste très chouette sur CD.


ט


Clearing de Fred Frith est un album de guitare solo étonnant. Au début, je n'ai même pas reconnu que c'était un album de guitare solo. L'artiste semble jouer, expérimenter, maltraiter, tordre sa guitare dans tous les sens pour en sortir la plus grande variété de sons possible, rythmique au point de ressembler à un moteur, franchement grinçante, ou toujours mélodique mais dont le timbre rappelle celui d'autres instruments… on a souvent l'impression d'entendre plusieurs musiciens en même temps alors qu'il n'y en a qu'un seul ! (Bon, pour être tout à fait honnête, il faut préciser que sur certaines pistes Fred Frith joue de la guitare avec des chaînes, ou des baguettes, ou en fait une guitare préparée.)

Mais ce qui rend ce disque vraiment bon, c'est le fait que ce jeu n'est jamais vain ni prétentieux : l'artiste a un beau sens de l'équilibre et des mélodies, les titres sont variés et souvent imprévisibles sans être chaotiques, il y a une influence de musique japonaise sur certains titres, les dissonances ne sont jamais repoussantes… Même si ce sont les timbres que je trouve fascinants sur Clearing, il y a toujours une main courante pour nous guider, il y a de quoi avoir le vertige tout le long mais on n'a jamais l'impression d'être à la dérive sur ce disque.

י


Et sinon, j'ai aussi aimé : l'album de Guillaume Perret & The Electric Epic (un disque de jazz fusion avec : de la guitare électrique ! de la basse électrique ! des saxophones électriques ! et des élements jazz-rock, des passages presque thrash inattendus, etc. — aussi énergique que certains disques de Zorn, dans un autre style), Flower d'Aya Nishina (six voix féminines et aucun autre instrument, pas révolutionnaire mais une musique paisible et agréable), Flutter de l'Otomo Yoshihide New Jazz Orchestra (mais ça fait longtemps que je ne l'ai pas réécouté), In the L..L..Library Loft de Toby Driver, Criss X Cross de Jon Gibson (solos minimalistes de flûte et de saxophone organisés selon des motifs mathématiques ; pas le meilleur de Jon Gibson, mais ça reste un bon disque d'un de mes compositeurs minimalistes préférés), Secret Curve de Ron Anderson (rock in opposition), et sans doute d'autres que j'oublie là.

(Et un jour, j'écouterai le Solo for Wounded CD de Yasunao Tone en entier. Ce sera un défi.)

samedi 8 novembre 2014

Jeanne et le Robot


Une autre petite histoire avec Jeanne, en bande dessinée cette fois. Vous pouvez la lire ici ou en cliquant sur l'image ci-dessus.

mercredi 5 novembre 2014

Jeanne et le Bonhomme de Neige


Jeanne dessine un bonhomme de neige. C'est un bonhomme de neige rondouillard, avec un sourire un peu tordu, deux bras-brindilles maigrichons, deux pieds inexistants et une écharpe rouge.

Jeanne a perdu ses crayons de couleur, alors l'écharpe n'est rouge que dans sa tête. C'est une couleur secrète, il n'y a que moi qui sait que l'écharpe est rouge ! Enfin, moi et le bonhomme de neige, se dit Jeanne avec un sourire. Un sourire nettement moins tordu que celui du bonhomme, mais ça, Jeanne ne le sait pas, et du coup elle s'en fiche.

Le bonhomme de neige de Jeanne n'a pas de pieds, mais ça, Jeanne ne s'en rend pas compte, parce que les bonhommes de neige qui ont des pieds sont très rares. Les bonhommes de neige sont très casaniers, ils peuvent rester des mois plantés là, les fesses enfoncées confortablement dans la neige, sans s'ennuyer et sans perdre leur sourire. Un bonhomme de neige avec des pieds aurait-il l'idée de s'en aller ? Qui sait ? Pas Jeanne en tout cas : l'idée ne l'effleure pas, et du coup elle s'en fiche. (Mais si elle y pensait, bien sûr qu'elle lui donnerait des pieds, à son bonhomme ! Des pieds, et aussi des oreilles, des cheveux, et même une barbe, comme celle de son papa. (Son papa à elle, pas au bonhomme.))

Le bonhomme de neige vit dans sa feuille de papier, sur un trait pas tout à fait droit, entouré de petits ronds pas tout à fait ronds. Ça représente la neige. Y a-t-il quelque chose au-delà de cette neige de crayon, cette neige invisible qu'on ne voit que grâce à ses contours gris ? Jeanne ne se le demande pas, mais elle se demande soudain — et elle demande à sa maman — si le bonhomme ne risque pas de prendre froid à rester comme ça, immobile dans la neige. Maman répond « Attends chérie, j'écoute les informations ! ». Jeanne écoute les informations qui disent que la hausse des impôts du remaniement du conflit israélo-palestinien est revenue à la baisse selon les prédictions de la commission de Bruxelles qui réalise une performance d'emploi taxé non rémunéré de 5-0 dans un petit village du Morbihan et de la crise boursière des plans sociaux des inégalités du CAC 40 bla bla bla bla bla bla, et Jeanne trouve ça ennuyeux comme pas possible, en plus ça ne lui dit rien au sujet de son bonhomme de neige. Ce qui n'est pas très sérieux, parce que son bonhomme, il est juste là, il existe, il attend, et il a peut-être froid ! Et il est bien plus intéressant aux yeux de Jeanne que les images sanglantes du conflit israélo-palestinien à Bruxelles ou que les réformes du ministre des finances de l'intérieur. (Le ministre, c'est celui qui a une grosse moustache ? Non, Jeanne, lui c'est le chauve à lunettes, et tais-toi, tu m'énerves.)

Jeanne décide de donner un chapeau et trois autres écharpes à son bonhomme de neige, au cas où. Une jaune, une verte, et une bleue, non, une orange plutôt. Le bonhomme de neige dit merci. Jeanne répond pas de quoi, et que s'il a trop chaud il peut toujours les enlever. Maman dit arrête de parler toute seule, Jeanne, Jeanne dit je ne parle pas toute seule, maman, je parle au bonhomme de neige. Maman soupire.

Jeanne se dit aussi que son bonhomme de neige ferait mieux d'avoir un nom, sinon personne ne saura comment l'appeler. Alors elle le nomme Pierre. Jeanne a mis une seconde et trois dixièmes pour trouver ce prénom.

« Maman, tu veux voir mon bonhomme de neige ? »

Maman ne répond même pas, cette fois.

Plus tard, au repas du soir, Maman et Papa discutent. Maman s'énerve à parler de politique, Papa se plaint de son travail. Ce sont des choses importantes. Jeanne n'a pas du tout envie d'avoir affaire à ça ; ça a l'air très désagréable, les choses importantes des adultes.

Le lendemain, Jeanne décide d'élire Pierre président de la république. Comme ça, on en parlera peut-être aux informations que regarde maman. Jeanne construit une boîte à voter magique avec un carton à chaussures et sa paire de ciseaux roses, puis elle demande à sa copine Ding-Ding (qui est une fée mais chut, il ne faut pas le dire, c'est un secret !) de venir prononcer une formule pour que la boîte à voter magique devienne vraiment magique. Ding-Ding aime bien Jeanne, elle aime rendre service et elle n'est de toute manière pas très responsable, alors elle s'exécute. Jeanne remercie Ding-Ding en lui donnant un biscuit à la fraise. Puis elle glisse son dessin de Pierre dans la boîte à voter magique.

Vingt-sept minutes plus tard, c'est la panique : le pays tout entier se demande pourquoi il est dirigé par un bonhomme de neige.