lundi 13 novembre 2017

Rêves (38–40)







Une mort-vivante sur une scène de théâtre.
Elle s'effondre puis revit plusieurs fois.
Elle se regarde dans la glace et s'exclame
« Oh ! Mais je suis une femme ?! ».

mardi 24 octobre 2017

Mots (6)




51.
« Goropiser » : inventer de toutes pièces des étymologies fantaisistes pour appuyer ses hypothèses. Ça vient de l'auteur Johannes Goropius Becanus, qui avait voulu faire croire que le néérlandais était la première langue du monde. (Source : https://aeon.co/essays/why-is-linguistics-such-a-magnet-for-dilettantes-and-crackpots)


52.
Est-ce symptomatique de la domination des États-Unis que l'on utilise quasi-systématiquement le terme « Américain » pour désigner les habitants de ce pays, comme si les Mexicains, les Chiliens, les Argentins etc. n'existaient pas ? N'a-t-on jamais besoin de parler des habitants de tout le continent, comme on parle des Africains, des Asiatiques ou des Européens ?


53.
« Frileux » ou « frileuse » désigne une personne sensible au froid ou qui n'aime pas le froid. Pourquoi n'a-t-on pas de mot équivalent pour qui n'aime pas la chaleur ? Le plus proche que j'ai pu trouver est « thermophobe », mais il s'agit d'un terme médical avec une définition plus spécifique — « crainte de la chaleur avec sensation permanente d'avoir trop chaud » —, pas un véritable antonyme.

À noter en passant qu'il ne semble pas y avoir de mot courant pour « frileux » en anglais.


54.
Le mot « preuve » en français est relativement flou, voire ambigu ; il peut désigner soit un fait ou raisonnement qui fait pencher la balance d'un côté (sans être nécessairement concluant), soit un fait ou raisonnement qui prouve une hypothèse de manière irréfutable. En anglais, on fait la différence entre “evidence” (quand un doute subsiste) et “proof” (qui retire tout doute possible).

Comment traduirait-on alors cette remarque rationaliste (trouvée sur Less Wrong) : “Absence of proof is not proof of absence, but absence of evidence is evidence of absence?”


55.
Vous connaissez l'expression « moutons de poussière » (les amas de poussière qui s'agglutine) ? En anglais, on les appelle “dust bunnies” (lapins de poussière). En allemand “Staubmäuse” (souris de poussière), en suédois « dammråttor » (rats de poussière), en polonais “koty” et en hongrois “porcica” (chatons de poussière).


56.
« Androphile » : qui est attiré·e par les hommes, la masculinité.
« Gynophile » : qui est attiré·e par les femmes, la féminité.
« Ambiphile » : qui est attiré·e par les deux.

… N'est-ce pas étonnant que ces termes soient si peu usités ?


57.
Un mot français que j'aime beaucoup, c'est « papillonner ». C'est joli, et ça veut bien dire ce que ça veut dire. On ne le trouve pas dans toutes les langues.


58.
Un mot anglais que j'aime beaucoup (et que l'on n'a pas en français), c'est “somehow”. Il contient à lui seul du scepticisme ou de l'humour, il suffit de l'ajouter à une phrase pour qu'elle devienne drôle et/ou à charge.


59.
J'ai vraiment honte de l'avouer, mais quand j'ai entendu le mot pour la première fois, je ne savais pas si « une transsexuelle » désignait un homme (FtM) ou une femme (MtF). J'ai tout de suite (et trop longtemps) cru que c'était ambigu. Il m'aurait suffi de me mettre à la place de la personne ; ça aurait dû m'être évident ! Mais ça contredisait ce qu'on m'avait toujours dit (les hommes sont les êtres humains qui ont un pénis, les femmes sont les êtres humains qui ont une vulve) et je n'ai pas pensé aux conséquences implicites. Il m'a fallu du temps pour me rendre compte que j'avais un gros angle mort à cet endroit. Je me demande combien d'autres angles morts j'ai encore.


60.
Marelle de Julio Cortázar comprend un très court chapitre érotique (une page uniquement) où tous les mots et les verbes sont inventés. On ne comprend rien précisément, mais on saisit très bien l'impression générale. (Je ne sais plus quel chapitre c'est. Le livre vaut le coup d'être lu en entier de toute façon.)


61.
Énièmes preuves que… tiens, ça aussi, c'est un mot que j'aime bien. Énième. Une définition aux allures techniques, plus difficile à comprendre que son sens d'ailleurs — « sérié, mais de position indéterminée » —, mais un terme qui est le plus souvent utilisé dans un contexte familier. D'après le Wikitionnaire, il a été inventé en 1834 et vient de l'argot de l'École Polytechnique).



62.
Énièmes preuves, donc, qu'on parle très mal anglais en France : les mots « pin's » et « loose ». Ce « 's » n'a aucun sens, il est simplement là pour faire américain. Idem pour le deuxième « o » de « loose » (l'adjectif « loose » existe bien en anglais, mais il signifie « lâche » — mal attaché — ou « vague » — mal défini — et n'a aucun lien avec la déveine)… sans compter le fait que même orthographié correctement, “lose” n'existe pas en tant que nom en anglais. Ces mots sont-ils incorrects pour autant ? Seulement si on les croit anglais. Mais comme ils sont français…


63.
La cénesthésie désigne l'impression que nous avons de notre propre corps, ou de notre être, hors de nos sens.



64.
Si l'on prend en compte toutes les petites variantes et tous les dialectes, il existe plus de cinquante mots pour « trognon de pomme » en allemand.


65.
Une distinction importante que l'on fait beaucoup plus facilement en allemand qu'en français (ou d'autres langues) : „gleiche“ compare deux entités identiques mais distinctes, „selbe“ indique qu'il s'agit une seule et même chose. En français courant, on dira « la même » pour les deux. Ce n'est pourtant pas la même chose !

… C'est un reportage intitulé La Fabrique du Cerveau qui m'y a fait repenser. On y voit des chercheurs imaginer que l'on pourrait devenir immortels en recréant notre cerveau et en le digitalisant. Pourtant, même si ce cerveau virtuel était en tout point identique à l'humain, ce serait „das gleiche Gehirn“ (un cerveau identique)… pas „das selbe Gehirn“ (un seul et même cerveau). (Sauf peut-être, d'après un physicien sur un forum, si l'on utilise la téléportation quantique — terrain sur lequel je n'ai pas les connaissances nécéssaires pour m'aventurer). Je ne sais plus comment s'appelle ce dilemme, mais ça pourrait signifier que toute téléportation est un suicide (et une naissance).

♪ 62 : Le dernier temps du rêve qui gronde, peint en do

J'ai découvert In C de Terry Riley après Music for 18 Musicians de Steve Reich. Je n'ai jamais aimé la version classique autant qu'elle le devrait, et au début je pensais que c'était parce que je comparais In C à Music for 18 Musicians — parce que même si Riley est venu avant, il faut avouer que toutes ces compositions minimalistes se ressemblent beaucoup. Pourtant c'est remarquable In C, avec sa partition modulable (les 53 fragments qui la composent peuvent être répétés comme on veut, l'ensemble peut être réduit ou très grand, on peut choisir où commencer et arrêter les fragments que l'on joue), sa tonalité constante qui ne lasse jamais, sa tension et sa gaieté.

Et puis j'ai découvert la version jouée par l'ensemble Africa Express, avec des instruments africains et européens, et je dois dire que je la préfère carrément à l'enregistrement de 1968 par Riley même.


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Every Time Feels Like the Last Time de Daniel W J Mackenzie est un album d'ambient avec un côté acoustique mélancolique (violoncelle, piano, phonographies…) et un côté mystérieux, qui n'est pas étranger au bruitisme ni même à un peu de cruauté (on n'est pas chez Ben Frost, mais il n'est pas si loin que cela). Ce n'est pas du dark ambient, mais c'est clairement un disque à écouter la nuit.

Le label, Eilean, associe à tous ses disques une couleur, une saison ainsi qu'un point sur une carte ; pour cet album-ci, ils disent blanc, gris et hiver, mais je trouve que c'est déjà parfait pour l'automne avec les couleurs qui rougissent et le froid qui s'annonce.


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Māyopama de Miguel Isaza est un album basé sur le concept bouddhiste du même nom, qui se décline sur autant de pistes en : rêve, illusion magique, hallucination, mirage, écho, « cité de Gandharvas », réflection et apparition. C'est une musique très discrète, composée principalement à partir de phonographies qui, sans être reconnaissables, semblent changer l'espace dans lequel on les écoute. Quasiment rien n'arrive, mais c'est vraiment beau quand on y prête attention. En fait ça me fascine, c'est un des meilleurs albums de lowercase que j'ai écoutés depuis un moment.




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Chasing Voices est un projet collectif anonyme qui pousse au piratage à force de publier chacune de leurs pistes, même si elle ne fait que cinq minutes, sur son propre vinyle. Cela dit, ils les soignent, leurs pistes ! Si j'accroche moins à celles qui virent dubstep, quand ils restent dans la techno c'est carrément bon. Ex Nihilo Nihil Fit, avec son rythme changeant et rapide qui tranche sur une atmosphère de pénombre agréable, et Scold, une lente progression d'un quart d'heure dans les ténèbres qui ne casse d'être intrigante avec des sons quasi-dark ambient et un peu d'acid vers la fin, sont toutes les deux remarquables. À noter qu'elles n'ont rien à voir au niveau du style, je ne pense pas qu'elles soient l'œuvre des mêmes artistes.


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Hand in Hand de Félicia Atkinson oscille entre l'étrange, le froid et le chaud. C'est une musique expérimentale à la frontière de l'abstraction austère et du presque mélodique, avec des sons synthétiques et d'autres très familiers comme des bols musicaux ou un clocher. La voix de l'artiste est souvent présente, mais en chuchotements qui partent d'un côté, de l'autre, jusqu'à qu'on s'y perde. (La piste où on peut le plus facilement suivre ce qu'elle dit est “Adaptation assez facile”, mais ce ne sont que des instructions pour s'occuper de plantes.)

C'est un peu comme entrer dans une charmante petite maison, toute blanche, avec une serre et des plantes, et s'y perdre de pièce en pièce.


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Bonjour, je viens d'écouter un album de Kate Bush pour la première fois et c'était fabuleux. Ce n'est pas la première fois que j'essayais, mais au début je n'avais pas accroché. Ce n'est pas le genre de musique qui passe toute seule ni qui se laisse approcher par un seul angle, sur ce disque elle est cinquante personnes différentes et autant de voix ; à chaque chanson j'ai eu envie de prêter attention à tout plutôt que d'écouter simplement la musique comme je le fais en général, et si les dix pistes n'ont pas de lien entre elles, l'enchaînement de la piste-titre (inspirée par la culture aborigène) et de “Night of the Swallow” (celtique) me donne des frissons à chaque fois. Enfin, ce n'est pas moi qui vais vous vendre The Dreaming, qui a sans doute été déjà analysé sur des dizaines de pages, mais écoutez-le si jamais vous ne l'avez pas déjà fait !


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Un autre artiste qui m'impressionne, c'est Ambrose Akinmusire. Ça fait des mois que the imagined savior is easier to paint est dans ma liste de disques à recommander, mais comme je ne m'y connais pas du tout en jazz… Tout ce que je peux dire, c'est que : c'est du post-bop, qui puise aussi parfois son inspiration dans des musiques classiques contemporaines ; c'est une musique séduisante, accessible, mais qui ne demande qu'à ce qu'on lui prête un peu d'attention pour se révéler plus complexe. Les sujets des quelques chansons sont aussi durs que contemporains : il est question de sans abri, de la vie tragique de Cyntoia Brown (enfermée à vie pour un crime commis à seize ans… vous pouvez chercher les détails, je vous préviens que ça va vous déprimer pour la journée), de personnes tuées par armes à feu aux États-Unis. Mais c'est avec un visage grave et digne, non hurlant de douleur ou de tristesse, que la musique exprime tout cela. Quant aux autres pistes, je me sentirais bien incapable de les résumer. Je ne sais pas à quel point ce jazz est innovant ou traditionnel ou que sais-je. En tout cas, c'est un album qui me paraît important. Et comme ça fait des mois que je n'en parle pas, je peux dire que je l'ai beaucoup écouté, qu'il me fait toujours aussi forte impression et que je n'en ai pas encore fait le tour.

mardi 26 septembre 2017

♪ 61 : Les roses dormantes du chaos noir se superposent

Je ne sais pas au juste ce que signifie l'adjectif « anguleux » appliqué à la musique, mais j'imagine que ça doit ressembler à ça. Du metal expérimental au son rugueux, très abrupt (comme si toutes les transitions étaient coupées net), dissonant, avec beaucoup de synthétiseurs. La pochette colle très bien (même si on peut lui reprocher sa typo ambiguë et peu lisible). Le nom de l'album — Blackjazz de Shining, donc — pas du tout : s'il y a bien des saxophones qui pointent leur nez sur plusieurs pistes, ça ne ressemble pas à du jazz, ni d'ailleurs du black metal. Par contre c'est assez génial. Violent, taré, non orthodoxe, et ça accroche tout de suite.

(Il paraît qu'ils ont baissé après cet album ; si j'en juge par la piste plus récente passée sur Youtube après le clip de “Fisheye”, ouais, c'est nettement moins bon. J'irai plutôt écouter leur précédent ensuite.)




Le groupe s'appelle Pryapisme, l'album s'appelle Rococo Holocaust, la pochette est bien cette photo de chat en majesté et les titres des pistes ne sont pas piqués des hannetons. Si ça vous tente, vous aurez droit à un disque inclassable avec du piano, des violons, des synthés de jeu vidéfilm d'action des années 80, du thrash musette (je n'invente pas), clarinette, chœurs, mandoline, scie musicale, une salade folle rarement entendue ailleurs. Chez Naked City peut-être ?

Non seulement le concept est du grand n'importe quoi, mais cet album est en plus très propre et étonnamment sérieux dans son exécution. On pourrait en faire écouter plusieurs secondes à quelqu'un sans qu'il ne se doute de la jubilatoire monstruosité que présente le reste du disque ! (Cela dit, même s'ils avaient torché ça n'importe comment, j'aurais probablement aimé aussi. Mais moins, et ça aurait moins tenu le coup sur la longueur.)

Si vous voulez une critique plus en détail, je vous conseille celle de Crepuscule sur RYM. Sachez également (ça vous fera une belle jambe) que les paroles de la première piste sont « Miaou, mwaouh » et celles de la troisième « aarrrrghhmmoooeeerrrhvvvvvwwwheeuuhhgg » mais qu'à peu près tout est instrumental, et qu'il existait une version limitée de l'album vendue avec un sachet de croquettes pour chat. Que dire de plus, si ce n'est glufre et plonche.




Il y a quelque temps, j'avais dit que je regrettais un peu l'hédonisme de la trance progressive des années 90. En fait, on peut encore en trouver ici et là ; notamment sur l'EP éponyme de Doss, de la dream trance de 2014 qui sonne aussi rose que la pochette. Cette musique est à la fois parfaitement contemporaine au niveau des impressions (l'époque qui a vu naître le bubblegum bass, entre autres mouvements « post-internet ») et complètement ancrée dans l'esthétique trance ; éclatante et pourtant douce à sa manière.

Le projet semble avoir disparu après cet unique disque, dommage.




Sur Garden of Delete, Oneohtrix Point Never avait travaillé entre autres sur l'idée du « hypergrunge ». Pas si loin que ça, il y a Lorenzo Senni et sa « trance pointilliste ». Le nom est trompeur : c'est une déconstruction radicale et violente de la trance, où les beats, les voix et tout ce qui fait la chair de la musique est supprimé ou transformé ; seuls subsistent ces sons de synthés caractéristiques, rendus acides et corrosifs. Si je commence par citer OPN, c'est parce que ça ressemble nettement plus à ce genre de musique que n'importe quelle trance classique !

Superimpositions est un album intéressant, pas le genre que j'écoute souvent mais ça vaut le coup d'y jeter une oreille.




Jeff Bridges, vous savez qui c'est ? C'est l'homme qui jouait Lebowski (le glandeur, pas le rupin) dans The Big Lebowski. Et il a enregistré un album pour s'endormir. Des pistes où, sur un arrière-plan ambient agréable, il vous raconte des histoires, des techniques pour dormir, vous fait partager son quotidien, une promenade à Temesca Canyon (la seule piste longue), vous fait des compliments gratuits…

Sleeping Tapes aurait pu être un disque-gadget, un caprice oubliable de célébrité, mais il est tout à fait réussi. En partie parce que monsieur Bridges paraît vraiment très sympathique, et parce que son disque est sincère sans se prendre au sérieux. C'est un album à écouter en faisant attention aux textes évidemment, avant de dormir si vous voulez, c'est prévu comme ça. Laissez votre cynisme au placard et je pense vraiment qu'il vous fera sourire (de bonheur, d'humour, de tendresse). Les bénéfices sont donnés à une association contre la faim dans le monde. Rien à redire.




Let Them Eat Chaos est un album de hip hop de Kate Tempest, artiste britannique qui a aussi écrit un roman, trois pièces de théâtre et trois livres de poèmes. Il est quatre heures dix-huit du matin et on suit sept personnes qui ne dorment pas, leurs angoisses, leurs vides, leurs vies qui ne filent pas droit — si tant est qu'il y ait un droit chemin à suivre, ça ressemble tant à un mirage (même le yuppie de l'histoire ne l'atteint pas)… C'est parfois poétique, souvent tendu, toujours éminemment humain. Les images viennent toutes seules : l'immeuble, les éclairages au néon, les bouteilles de bière cassées, la pluie, la tête de chaque personne. Avec en plus, tout est trop réel pour qu'on y échappe, un instantané de l'époque à laquelle on vit. Kate semble même avoir eu un peu d'avance — l'album est sorti en octobre 2016, je ne sais quand il a été écrit mais le Brexit et la victoire de Trump collent parfaiement dans le clip d'“Europe Is Lost”.

Si je ne parle pas de la musique, c'est qu'elle passe au second plan ; les instrus sont correctes sans être remarquables, ce sont les textes et la voix de Kate qui font Let Them Eat Chaos. Qui aurait donc pu être meilleur sur ce point, même s'il mérite largement qu'on s'y intéresse.

jeudi 7 septembre 2017



Deux minutes d'un documentaire suédois qui présente le fonctionnement des machines à écrires chinoises. C'est singulièrement peu pratique et on a nettement plus vite fait d'écrire à la main.