mardi 27 janvier 2015

♪ 29 : le roi à la crinière rose privilégie dans son hôtel la saison des systèmes liquides négatifs

Laurie Spiegel est souvent présentée comme une pionnière. Compositrice et programmeuse, elle a développé un logiciel de création de musique, enregistré une composition de Kepler envoyée dans l'espace (sur le fameux disque doré des sondes Voyager)… et surtout créé de jolies musiques avec des synthés et des ordinateurs.

Obsolete Systems regroupe des compositions enregistrées de 1970 à 1983 (plus aucune des machines utilisées n'est encore en usage aujourd'hui). C'est de la musique expérimentale donc, plutôt ambient/minimaliste. La première suite, “Four Short Visits to Different Worlds”, est basée sur quatre textures et timbres abstraits ; il n'y a qu'un son à chaque fois, mais assez intéressant pour qu'il se suffise à lui-même. La suite, avec “Three Modal Pieces” notamment, a des sons qui font penser à la Berlin School (genre Tangerine Dream), en moins psychédélique et plus concis. “Drums” est un jeu de percussions synthétiques simultanées, une de mes pistes préférées. “Voices Within: A Requiem”, dernière piste d'un quart d'heure, fait froid dans le dos avec ses sons modifiés qui rappellent à s'y méprendre des enregistrements lo-fi de voix gémissantes (je croyais vraiment que c'était ça avant de lire les notes !).

Je dois avouer que je ne sais pas à quel point ces musiques étaient « nouvelles » à l'époque — peut-être étaient-elles dans l'air du temps, peut-être avaient-elles des années d'avance ? En tout cas, en plus d'être intéressantes, elles gardent toute leur élégance aujourd'hui. J'aime beaucoup ce disque.

+ Le site officiel de Laurie Spiegel, avec des notes (surtout techniques) sur les compositions : http://retiary.org/ls/
+ Un (assez long) article sur l'artiste : http://pitchfork.com/features/articles/9002-laurie-spiegel/



Long Season de Fishmans : vous en avez peut-être entendu parler ? C'est un petit album de musique progressive, candide, ensoleillée, paisible, et doucement dansante. (Dream pop avec une influence dub, à ce que j'ai lu, mais j'ai l'impression qu'on pourrait classer ça ailleurs aussi.) C'est le premier rayon de soleil du printemps. Un rayon de soleil qui dure juste trente-cinq minutes et qui fait du bien. Trente-cinq minutes, c'est trop court, alors souvent je l'écoute deux fois de suite. Long Season de Fishmans : vous en avez peut-être entendu parler ? C'est un petit album de musique progressive, candide, ensoleillée, paisible, et doucement dansante. (Dream pop avec une influence dub, à ce que j'ai lu, mais j'ai l'impression qu'on pourrait classer ça ailleurs aussi.) C'est le premier rayon de soleil du printemps. Un rayon de soleil qui dure juste trente-cinq minutes et qui fait du bien. Trente-cinq minutes, c'est trop court, alors souvent je l'écoute deux fois de suite.



J'avais commencé à parler de Negativland, ce groupe connu pour ses albums conceptuels basés sur des collages satiriques, il y a quelques mois avec Escape from Noise. C'est toujours l'album que je recommande pour les découvrir — et si vous avez aimé, je vous conseille de continuer avec Helter Stupid. La face A est basée sur un canular morbide perpétré par le groupe* et aborde entre autres la question de la diffusion des informations par les médias. La face B, “The Perfect Cut”, a pour cible la mercatique et l'esthétique des chansons à succès et jingles commerciaux. C'est toujours très bon, très pince-sans-rire aussi.

Sinon dans un autre style, plus léger, il y a Dispepsi, sorti en 1997. C'est un album entier basé sur les campagnes de publicité, leur esthétique artificielle souvent naïve, leur attitude faux-cul et leur omniprésence agaçante… en l'occurence, c'est la marque Pepsi qui est ciblée, mais ça aurait pu être bien d'autres. Comme à chaque fois, Negativland utilise plein de samples signifiants qu'ils juxtaposent avec beaucoup d'humour (on peut vraiment parler de narration sonore) — mais il y a aussi des chansons originales ici, chantées dans un style rock commercial bien kitsch, qui pourraient presque passer pour de vraies chansons publicitaires si les paroles n'étaient pas absurdes ou ironiques. C'est d'une fausse candeur et d'un mauvais goût parfaits, à la fois bien trouvé et complètement débile, et en plus c'est accrocheur ! Je ne sais pas si vous aurez très envie de boire un Pepsi ou si vous ne voudrez plus jamais en boire de votre vie après ça. Le clip d'“Aluminum or Glass” avec ses hommes d'affaires en 3D primitive, ses explosions partout et son hamster en dessin animé est lui aussi génial (même s'il ne se trouve sur internet qu'en qualité toute pourrie, datant sans doute de 1997 elle aussi).
* Vous voulez que je vous raconte ? À la suite de la sortie d'Escape from Noise, Negativland avait entamé une tournée qui s'avéra leur coûter plus d'argent qu'elle en rapportait. Ayant déjà perdu leur studio à la suite d'un incendie, le groupe décida d'arrêter là les frais — et en profita pour lancer un canular. En février 1988, un adolescent américain, David Brom, venait d'assassiner ses parents, son frère et sa sœur à la hache. Les membres de Negativland fabriquèrent un faux article de journal prétendant que la police les avait assignés à domicile, suite à une rumeur prétendant que Brom aurait été influencé par une chanson du groupe, “Christianity Is Stupid”, sur Escape from Noise… Les meurtres étaient réels mais l'association avec le groupe complètement bidon — pourtant, les médias ont fait allègrement circuler l'information sans la vérifier. Helter Stupid reprend ce grand cirque de désinformations-spectacle et de confusion.



Le dernier Cibo Matto, donc. En fait je vais parler de tout Cibo Matto, tant qu'à faire. C'est un groupe de pop électique et dansante formé par deux japonaises de New York ; Miho Hatori a fait partie de Gorillaz et chante en anglais avec un accent japonais, Yuka Honda a sorti des disques chez Tzadik et collaboré avec pas mal de musiciens expérimentaux.

Leur premier album, Viva! La Woman, était assez génial, une musique shibuya-kei avec des influences trip hop, funky, électroniques, plus rarement rock, des pistes souvent dansantes, parfois douces, parfois incongrues — aussi varié que la liste de plats énumérés (chaque piste parle de nourriture). Elles ont suivi ça par Stereo★Type A, un disque plus inégal, avec toujours de bonnes idées et quelques tubes excellents mais aussi quelques ratés (genre quand elles essaient de se mettre au metal). Et il y a eu Butter 08, un « supergroupe » plus rock, avec trois membres en plus dont un ou deux du Jon Spencer Blues Explosion. Ça fait longtemps que je ne l'ai plus écouté, mais dans mes souvenirs le résultat était sympathique.

Tout ça, c'était à la fin des années 90. Leur nouvel album, Hotel Valentine, sort quinze ans après. Bonne nouvelle, elles n'ont rien perdu de leur énergie ni de leur style (liste des genres sur RYM : art pop, trip hop, lounge, dance-punk, shibuya kei et hip hop expérimental !) ; mais alors que les albums précédents étaient des collections de chansons variées, Hotel Valentine est davantage pensé comme un album. Ce disque baigne dans une atmosphère à la fois dansante et vaporeuse, dans laquelle ce sont plus souvent des passages isolés que des morceaux qui se démarquent. Et au-delà des chansons, ce que j'aime sur Hotel Valentine, c'est une sorte de paradoxe : la musique est ludique, rythmée, positive, mais tous les textes parlent de fantômes, une sorte d'angoisse, de solitude ou de peur du vide sous-jacente. Il y avait la mélancolique/apathique “White Pepper Ice Cream” sur Viva! La Woman, mais cette piste-là tranchait avec le reste. Sur Hotel Valentine, “Empty Pool” est au contraire très représentative de l'album : relaxante, agréable, mais ambigue et qui hante presque. Quant aux tubes, il y en a peu — ce qui pourra décevoir —, mais “10th Floor Ghost Girl” est du tonnerre.

J'ai laissé le temps à cet album avant d'en parler (en fait, ça fait depuis février que je l'écoute), j'ai trop souvent tendance à surévaluer les disques des artistes que j'aime — mais je peux dire aujourd'hui que je l'aime beaucoup. Pas autant que Viva! La Woman, mais plus que Stereo★Type A.



Ce qui me rebute en général dans le metal, ce sont les voix. Ces beuglements caverneux, ces cris torturés, je trouve ça franchement ridicule. Et puis, cette tendance à vouloir toujours en imposer, impressionner, à se prendre trop au sérieux… Tout ça fait que j'en écoute très peu, exception faite des groupes qui se rapprochent du rock.

Mais là, bonne surprise : Vilosophe de Manes, un album de metal varié, avec une voix normale, des compos jamais trop chargées et qui prennent volontiers sons et inspirations dans divers genres, électroniques notamment (drum'n'bass sur “Death of the Genuine”). Il y a presque un côté post-rock sur certaines pistes, comme sur “Diving with Your Hands Bound” ; “White Devil Black Shroud” est très calme, pas ambient mais presque. Et puis il y a cette excellente piste d'introduction, avec ce rythme dansant, presque groove, qu'une guitare électrique endiablée change en chute vertigineuse lors du refrain… Bon, on peut regretter que l'expérimentation n'aille pas plus loin que le mélange des genres, et il manque un petit quelque chose pour me séduire totalement quand même. Mais ce disque mérite qu'on se penche dessus.

(Le groupe ne s'est pas arrêté là et a continué de s'éloigner du metal pour aller un peu n'importe où sur leur album suivant, How the World Came to an End. Il y a hélas du rap français dans celui-là, ce qui est le comble pour un groupe norvégien. Je ne sais pas si je le réécouterai souvent, du coup.)



Alors, The Lemon of Pink de The Books, hum… par où commencer ? Disons que, d'un certain point de vue, au début oui, vous entendez bien, ce genre de choses, mais d'un autre côté, comment dire — c'est ce que c'est un peu, ce qu'on entend, je ne dis pas, mais c'est aussi, comment dire, ce qui fait que, ce qui sonne un peu mais pas tout à fait comme — ou alors juste un peu — comme ci, ou plutôt comme ça, mais… enfin, vous voyez. Ou plutôt vous entendez, du moins peut-être, si vous le voulez je suppose. Oui ? Non ? C'est non seulement ce type de sons mais aussi… comment dire ? Comme si c'était le cas, c'est le cas de le dire d'ailleurs, et en même temps pas tout à fait. Non. Enfin si. Peut-être. Oui, voilà, un petit peu comme ça. Oui. The Lemon of Pink de The Books, donc. Tout à fait.



J'ai écouté pas mal de techno aussi ces derniers temps. Notamment des disques de Carl Craig. À savoir : More Songs About Food and Revolutionary Art, Elements 1989-1990 (Psyche/BFC), et ses EPs sous l'alias 69… Ce sont ces derniers que je préfère. Les beats sont nickel, les mélodies aussi, les atmosphères aussi, et pas un élément ne prend le pas sur les autres. “Jam the Box” a un son assez cru, basé sur les beats et un sample vocal, mais n'est pas minimaliste ou austère pour autant. “Sub Seducer” est plus feutrée mais reste très rythmée. “My Machines” a un côté presque drôle et loufoque mais est très entraînante. C'est de la Detroit techno de deuxième vague, 1990-1995, et c'est ce que j'ai préféré pour le moment dans ce genre ! (Cela dit, je découvre encore.)

Il existe deux compilations qui regroupent ces pistes, pour les gens qui, comme moi, préfèrent les formats longs : The Sound of Music, celle que j'ai, est excellente pour découvrir ; on peut lui reprocher sa pochette moche et l'omission de plusieurs titres. The Legendary Adventures of a Filter King (ça va, il est humble, le mec) est plus complète — les neuf pistes de The Sound of Music sont incluses ainsi que neuf autres — et a une pochette bien plus élégante. Je l'achèterais bien mais c'est $15 le téléchargement ou $105 le coffret de cinq vinyles colorés, pas d'édition CD. Un peu abusé quand même.



Le fameux Live at the Liquid Room, Tokyo de Jeff Mills, c'est déjà beaucoup plus facile à décrire. Par certains côtés, c'est l'idée que se font de la techno les gens qui haïssent la techno sans en avoir écouté* : du beat, du beat, du beat. Une musique qui parle au corps avant que l'esprit n'ait son mot à dire. Il faut vingt minutes pour qu'une mélodie apparaisse, mais on s'en fout, parce que ce rythme-là a une puissance folle. C'est une musique qui pourrait faire l'effet d'une drogue sans prendre quoi que ce soit. Si vous vous demandez ce que ça fait qu'entrer en transe, essayez ce disque.

Ce sont trois segments d'un mix live de trois heures, enregistré de manière brute, un peu crade, avec les imperfections et le bruit, ce qui au final colle très bien à la musique. On y retrouve principalement des titres de Jeff Mills, mais aussi le fameux “Strings of Life” de Derrick May, des titres de Joey Beltram, Ken Ishii, Surgeon, DJ Funk, etc. Au bout de cinq minutes, si vous n'êtes pas à fond dedans, si vous ne bougez pas sans même vous en rendre compte de manière complètement possédée ou abrutie, je pense que vous pouvez abandonner. Le seul défaut de ce disque, c'est justement la limitation du format CD qui fait qu'on n'a que des extraits du live avec des fondus. Une petite réédition non coupée en format digital, ça serait une bonne idée !

* Genre Pierre Boulez quand il dit que c'est « une musique qui aurait pu être adoptée par Hitler », ou une « musique dont le martèlement imbécile nous dit : vous êtes des esclaves, et vous resterez des esclaves ». Si jamais vous avez un salon et que, d'aventure, vous y recevez Pierre Boulez, ne lui faites pas écouter ce disque.




À l'opposé, il y a, par exemple, Privilege de Glitterbug. Un long double album d'ambient techno assez varié et rythmé pour ne pas lasser ou tomber dans la mollesse, mais avec une nette tendance à la mélancolie, à l'introspection, un son personnel dont les rythmes lents et la froideur voilent à peine une certaine beauté fragile, un sentimentalisme caché sous des abords gris.

Les images de Ronni Shendar illustrent joliment cette esthétique, surtout dans la vidéo pour “Calcutta”.

Pierre Boulez trouverait peut-être que c'est pauvre et chiant, je ne sais pas, il faudrait lui demander.

mercredi 21 janvier 2015

Cahier √56 des Préceptes d'Itayaxa, versets 250 à 250 B

[…]

Prends une feuille blanche. Lis-la attentivement, du début à la fin.
Ne bâcle pas ça en trois secondes, prends ton temps ! Il pourrait y avoir beaucoup de sous-texte, voire même de sous-dessins, de sous-autres choses sur cette feuille. C'est à toi de voir.

Une fois que tu auras examiné la feuille, annote-la et corrige-la. N'hésite pas à être sévère, mais reste juste. Ensuite, corrige tes annotations et annote tes corrections. Là encore, ne te fais pas de cadeau, c'est comme ça qu'on progresse. Puis efface tout le superflu. À la fin, si ta feuille n'est plus blanche, demande-toi pourquoi.

Et fais un petit dessin dessus, ça détend.

[…]

vendredi 16 janvier 2015

Lectures (7) – BD (1)

J'avais envie de parler de BD aussi. Je lis pas mal de webcomics (cf. liens), et c'est vrai que les albums de bande dessinée sont chers à l'achat, mais ça reste un médium qui me tient à cœur ! Daytripper et Habibi, dont j'avais parlé il y a longtemps, font toujours partie des plus beaux albums que j'ai pu lire ; en voici d'autres qui m'ont plu récemment.


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Dans l'univers de Fables, une série en cours depuis 2002, les personnages de contes de fées (Blanche-Neige, le Grand Méchant Loup, les Trois Petits Cochons, Barbe-Bleue…) sont réels, pouvoirs magiques compris, et ont toujours vécu dans un monde parallèle au nôtre ; suite à une guerre avec « l'Adversaire », ces personnages ont été forcés à l'exil et ont pris refuge dans notre monde, plus précisément dans un quartier de New York surnommé Fabletown pour l'occasion. La magie fonctionne toujours dans le monde réel, mais les Fables ont des règles très strictes pour que personne ne soupçonne leur existence : rester discrets, se faire passer pour des humains… les animaux et autres créatures surnaturelles sont envoyés dans un endroit secret à l'extérieur, surnommé la Ferme, dont ils n'ont pas le droit de sortir. Les Fables ont également dû voter une trêve générale parmi les méchants et les gentils (le Grand Méchant Loup est même élu shérif de Fabletown !). Tout cela est pour le bien de tous, mais évidemment, ça ne satisfait pas tout le monde…

Ça vous donne envie de lire ? Ça tombe bien, la série est excellente ! Le premier tome est une sorte d'enquête policière, la suite est assez différente et se concentre soit sur des anecdotes avec un ou deux personnages en particulier, soit sur la guerre que se livrent l'Adversaire et les Fables (missions d'espionnage surtout, peu de conflit ouvert). La fantaisie des contes originaux et le réalisme avec lequel ces histoires sont traitées se contrebalancent très bien.

Si les personnages gardent bien les pouvoirs qu'ils ont dans les contes dont ils sont tirés, les auteurs ont pris beaucoup de libertés par rapport à leurs caractères (il faut dire qu'ils n'avaient pas de personnalités très développées dans leurs histoires d'origine) — et l'univers tiendrait parfaitement debout si les personnages étaient inventés de toutes pièces. En tout cas, l'histoire tient en haleine. On arrive à une sorte de conclusion temporaire au tome 11, War and Pieces, je n'ai pas encore lu la suite.

Il y a juste une chose que je reproche à Fables, c'est son dessin parfois inégal… Le dessinateur habituel est très bon la plupart du temps mais il lui arrive de rater l'un ou l'autre visage, et certains épisodes (ceux qui ne font pas partie de l'intrigue principale) sont dessinés par d'autres artistes, pour des résultats forcément variables. (Les illustrations de pleine page entre les histoires, par contre, sont souvent superbes.)


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Barbara Thorson est à l'école primaire, mais c'est déjà une rôliste de premier ordre (et une maîtresse de jeu redoutable). C'est aussi une vaillante guerrière qui, armée de son marteau Coveleski, combat les géants. C'est une écolière indisciplinée qui aime lire, n'aime pas trop les autres filles qu'elle juge immatures, n'a pas peur des caïds (y'a pas de meilleur mot pour bully en français ? c'est naze) ni de provoquer ses profs. En fait, elle n'a peur de rien et elle est très mûre pour son âge. Certains trouvent qu'elle est timbrée.

Il n'y a qu'une chose dont Barbara ne veut pas entendre parler : ⬛⬛ ⬛⬛⬛⬛⬛ ⬛⬛ ⬛⬛⬛⬛ ⬛⬛⬛⬛.

Le dessin paraît simple et spontané mais est très maîtrisé, plein d'énergie. Barbara est un personnage avec qui on sympathise très vite, même s'il est difficile de croire qu'elle n'est qu'en CM2 (ça, j'ai l'impression que c'est presque tout le temps le cas avec les protagonistes enfants) (ou alors c'est moi qui ai toujours été très en retard au niveau maturité ? ou qui oublie comment on était à l'époque ?). Et certes, l'histoire est prévisible, par certains côtés trop optimiste aussi. N'empêche que ça fonctionne : j'ai lu deux fois I Kill Giants, les deux fois j'ai pleuré.


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Neil Gaiman : vous avez sans doute déjà entendu ce nom. Il a gagné de nombreux prix pour ses romans, BDs et scénarios ; son œuvre la plus connue est sans doute Sandman, une série qui suit les aventures de Dream (Rêve), un des Éternels qui gouvernent notre monde — avec Death (la Mort), Delirium (Délire), Destiny (Destin), Destruction, etc. — “Quel personnage de la série Sandman êtes-vous ?” Je suis Delirium, apparemment.Sandman est effectivement une excellente série, très inspirée, mais aussi assez dérangeante, parfois un peu trop à mon goût. (Elle l'est de la même manière que l'est la mythologie grecque, disons. Ce qui ne retire absolument rien aux qualités de l'œuvre, c'est juste que ça me met un peu mal à l'aise.)

Une autre BD de Neil Gaiman que j'ai aimée, c'est Black Orchid. Étonnamment, c'est une BD de superhéros, dans un univers de superhéros, qui reprend un personnage inventé en 1973 par DC Comics et qui était plus ou moins tombé dans l'oubli… Black Orchid, dans la version de Gaiman, est une sorte de femme-plante, presque une version altruiste de Poison Ivy. Elle est tuée au début de l'histoire. Autre part dans la ville, une autre femme-plante, très similaire, se réveille — et cherche à savoir qui elle est, d'où elle vient… L'histoire est illustrée par Dave McKean, spécialiste des mélanges de techniques (mixed media), des illustrations oniriques-cauchemardesques avec collages et dessins photoréalistes. C'est une BD de grande classe que nous proposent les auteurs donc, particulièrement soignée malgré son thème qui aurait pu donner une simple « BD popcorn ». Ce fut l'une des œuvres qui mena DC Comics à créer sa filiale Vertigo, pour proposer des BD plus adultes, plus expérimentales aussi. (Dois-je révéler le fait que l'histoire se passe dans l'univers de Batman ? Je ne m'y attendais pas, mais au final ça se tient.)


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Batwoman. Les aventures de Batwoman. Mais pourquoi ne pas créer une superhéroïne complètement nouvelle au lieu de faire simplement le pendant féminin de Batman ? Ça m'agace un peu, de la même manière que ça m'agace de voir “Dark Ryu” comme personnage dans Street Fighter, “Baby Mario” dans Mario Tennis, ou de savoir qu'existent des fanfics travaillées qui auraient pu être des œuvres originales : vous avez une imagination, utilisez-la, bon dieu ! (Déjà que Batgirl existe aussi…)

… Enfin bref. Les aventures de Batwoman donc, dans la collection The New 52¹, c'est franchement pas mal du tout. Kate Kane, alias Batwoman, a plus ou moins les mêmes pouvoirs que Batman (soit : aucun, mais plein de gadgets sophistiqués, plein de thune, plein de volonté et une forme athlétique). C'est une (ex-)militaire. C'est aussi une lesbienne avec un teint livide de vampire et un tempérament aussi dur que celui de son homologue masculin. (Elle fait même un peu peur, avec son sourire sadique, les yeux blancs quand elle a son masque… mais ça lui donne de la personnalité.) L'histoire a les mêmes caractéristiques qu'un bon Batman ; une ambiance sombre qui tend vers le surnaturel dans une cité glauque et tentaculaire, de l'action, de la violence, des personnages de méchants torturés, et pas mal de classe partout. Avec en bonus : la vie amoureuse de Kate, qui montre davantage de sentiments que Bruce ! La mise en page est carrément impressionnante : peu de rectangles classiques sur fond blanc ici (sauf quand notre héroïne est en civil) ; les cases se fragmentent, se superposent, ont des formes signifiantes… tout est très travaillé, tout en restant facile à suivre. Si vous aimez Batman de manière générale, vous devriez aimer.

À noter que le « vrai » premier volume de la Batwoman contemporaine² s'appelle Elegy, et qu'il constitue une sorte d'introduction avant la série numérotée New 52 (dont le n° 1 est Hydrology). À noter également qu'à la suite de désaccords avec DC Comics, la série a changé d'auteurs au milieu du volume 5 je crois, en plein milieu d'une histoire. Je vous conseille de lire d'abord Elegy, puis de lire Hydrology, To Drown the World et World's Finest — comme ça vous aurez une histoire complète avec une fin.

Ah, et si vous préférez le vrai Batman, je vous conseille The Long Hallowe'en. J'en reparlerai peut-être une autre fois.

¹ En septembre 2011, DC Comics a décidé d'annuler toutes ses séries de super-héros en cours et de repartir sur de nouvelles bases. Ils ont donc lancé cinquante-deux nouvelles séries, toutes des « reboots » je crois !

² Oui, parce qu'il y en a eu d'autres avant, mais laissons-les de côté sinon on ne va plus s'en sortir et ça sera ridicule.


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La dernière BD américaine que j'ai lue, Pretty Deadly, est une petite claque.

C'est à la fois un western et un conte surnaturel avec une forte inspiration mythologique ; on pourrait aussi la décrire comme une histoire sombre et sanglante avec un aspect spirituel quasi-onirique. On a des duels à l'épée et au fusil, des poursuites, des visions, des métamorphoses, des cowboys solitaires, une prostituée, la Mort parmi les personnages principaux, d'autres personnages qui ne sont pas tout à fait humains… et l'histoire est racontée par un papillon et un squelette de lapin. C'est parfois dérangeant mais beau, violent mais pas sans sensibilité. On n'est pas loin de Neil Gaiman (Sandman) par certains côtés.

Un point que j'apprécie aussi : la série continue, mais on a tout de même une conclusion à la fin du premier volume !


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Asterios Polyp est une BD comme je n'en ai jamais lue. Ça parle de relations humaines, de philosophie, de psychologie et de design. C'est un roman graphique contemporain parfaitement réfléchi et inventif.

Asterios Polyp est le nom d'un architecte brillant, théoricien de renom, fasciné par le concept de dualité, qui n'a jamais vu une seule de ses créations être construite. C'est aussi un génie un peu prétentieux qui a, malgré un bon fond, un côté froid et agaçant. L'autre personnage principal du récit est une femme, Hana, qui aime les formes plus organiques… et a surtout une autre manière de penser.

Le récit raconte leur relation, et la représente avec une couleur et un style de trait pour chaque personnage. C'est à la fois cérébral, très fin et très touchant.

(Regardez comment le titre est écrit sur la couverture : une superposition de rectangles bleus sans aucune courbe, et des formes géométriques plus variées et moins ordonnées en rose, qui se superposent pour former les lettres — ça paraît simple, mais enlevez une des deux couches et on ne lirait plus rien. C'est une belle métonymie pour tout le livre — que ce soit au niveau de l'histoire ou du graphisme.)


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L'une des séries les plus populaires du moment (même Time en a parlé) est Saga, écrite par Brian K. Vaughan et illustrée par Fiona Staples. C'est un space opera. Un conflit interplanétaire oppose les habitants ailés de la planète Landfall et les habitants cornus de son satellite, Wreath… comme il s'agit de grandes puissances et que la destruction de l'une des deux planètes causerait des problèmes d'orbite à l'autre, Landfall et Wreath ont « délocalisé » leur guerre et ce sont désormais les autres planètes qui combattent pour eux (!). Au milieu de ce conflit, il y a Alana, de Landfall, et Marko, de Wreath ; les deux sont amoureux et vont avoir un enfant ensemble. Ce qui ne plaît évidemment à aucune des deux planètes, qui souhaitent voir disparaître, qui le traître et l'ennemie, qui la traîtresse et l'ennemi.

Saga est une histoire de science-fiction aux thèmes adultes, mais colorée et inventive. Ça parle autant sinon plus de la relation amoureuse entre Alana et Marko que de la guerre, et de nouveaux lieux et créatures incroyables apparaissent quasiment à chaque épisode. Les personnages sont pour la plupart très « humains » (surtout Alana), les antagonistes ne sont pas forcément antipathiques (le prince-robot à tête de télévision l'est, mais pas The Will, mercenaire taciturne qui a le béguin pour une femme-araignée et garde pour animal de compagnie une chatte qui miaule un grand “LYING !” à chaque fois qu'un personnage ment (inutile de préciser que ce Lying Cat est un des personnages les plus populaires de la série))… la série est vraiment prenante en tout cas.

Lisez aussi l'avis de Noni sur son blog !


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Autre série récente (deux tomes à ce jour) : Witch Doctor. Ça raconte les interventions, opérations et aventures de Vincent Morrow, sorcier-guérisseur contemporain ; imaginez-vous un médecin-exorciste qui utilise des méthodes scientifiques aussi sérieuses que loufoques pour guérir ses patients. Il traite des cas de possessions démoniaques et autres joyeusetés horrifiques avec des pilules-sortilèges, possède un Saint Graal authentique à usage médical entre autres instruments, et avec l'aide de ses deux assistants, Eric Gast (le mec normal de service, qui raisonne parfois Morrow quand il se met à jouer trop au savant fou) et Penny Dreadful (une jeune étudiante elle-même possédée par une horrible créature… ou bien une monstrueuse créature en train de posséder un corps de jeune étudiante ? Mais pourquoi ce monstre aiderait-il un docteur chargé de les exterminer ?).

L'histoire est bien équilibrée entre le fantastique sombre et le fantastique incongru, un certain réalisme et un côté extravagant. J'attends le troisième tome avec impatience.


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Autre style encore avec Mouse Guard, une histoire de souris guerrières dans un univers médiéval. Pas médiéval-fantastique : médiéval classique ! Les souris vivent dans des châteaux, doivent s'occuper des provisions de nourriture, les gardes patrouillent armés, mais il n'y a pas de boules de feu ni de dragons fantômes. Il n'y a pas non plus d'humains dans l'univers, le fait que les personnages soient des souris ne fait que rendre l'environnement plus dangereux : un grand oiseau, un serpent… deviennent des créatures terrifiantes à cette échelle.

Mouse Guard rappelle une version plus adulte de certains livres pour enfants, le dessin est superbe (le style de lettrage est un peu discutable, mais sinon, rien à redire), l'histoire n'est jamais trop tirée par les cheveux, c'est une BD sérieuse et d'un classicisme de très bon goût. J'ai lu les deux premiers livres, je ne sais pas si un troisième est paru ou non, mais si c'est le cas, je la lirai aussi.


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Et… bon, ça commence à faire beaucoup, je vais peut-être m'arrêter là pour aujourd'hui ! Je n'ai parlé que de bandes dessinées américaines, il faudra que je parle de franco-belges et japonaises/asiatiques la prochaine fois. Et de Scott McCloud aussi, et de romans graphiques plus personnels. À suivre donc.

lundi 12 janvier 2015

test de jeu vidéo n° 40 : Skyrim

Vu que ça fait un moment que j'y joue, je me suis dit que je pourrais en parler un peu. Et pour changer, j'ai écrit ça à la main, avec mes gribouillis en illustrations (en espérant que ça ne soit pas trop moche !).

Cliquez sur l'aperçu ci-dessous pour tout lire :

http://zimina.net/skyrim.html

jeudi 8 janvier 2015

Feuille Volante Non Numérotée Glissée Entre la Page 534 et la Page 657 du volume XIIII des Préceptes d'Itayaxa

[…]

La seule entité que je t'autorise à tuer en mon nom, c'est l'ennui.
Et encore, pas trop souvent.

De toute façon, il finit toujours par ressusciter si on lui en laisse le temps. S'il n'était pas indissociable de nous, c'est lui qui resterait à la fin du monde : un grand ennui qui s'ennuie tout seul. Il ne lui resterait plus qu'à devenir autre chose. Mais cette chose-là aussi finirait par s'ennuyer.

[…]

vendredi 2 janvier 2015

Lectures (6) : le procès des vingt-deux marouettes et des quarante-neuf mouches

Donc : la trilogie MaddAddam de Margaret Atwood, qui commence par Oryx & Crake, se poursuit avec The Year of the Flood et se termine avec MaddAddam. Il s'agit d'une trilogie de science-fiction catastrophe qui se déroule dans un futur relativement proche et dans laquelle, à la suite d'une épidémie mondiale fulgurante, l'humanité se retrouve décimée. Le climat est altéré. La faune également (pas à cause de l'épidémie, mais on a eu le temps de s'amuser avec les manipulations génétiques avant). Un homme, qui se fait appeler Snowman, tente de survivre sur une plage… il se retrouve entouré des « enfants de Crake* », des sortes d'humains améliorés, bien plus adaptés que Snowman à la vie sur cette nouvelle Terre. Ils ne connaissent pas le monde d'avant et ont plein de questions à poser à Snowman. Ils sont naïfs, un peu comme de vrais enfants, mais sinon semblent être… parfaits ? Snowman, lui, se retrouve seul, affamé, sale et à moitié fou, peut-être le dernier représentant de la race humaine telle que nous la connaissons.

Le premier volume alterne entre (a) une histoire de survie, celle d'un réfugié dans les ruines de notre civilisation, et (b) un retour sur les événements qui ont amené à cette catastrophe. Snowman était un étudiant en lettres et en communication, ni un génie ni un gros dur… Comment se retrouve-t-il seul survivant ?

Oryx & Crake est divisé en chapitres courts, je l'ai lu très vite avec beaucoup de plaisir. Le ton est simple, direct mais sonne juste ; les points difficiles sont abordés sans pudeur ni excès dans la narration. The Year of the Flood développe l'histoire en se focalisant sur d'autres points et d'autres points de vue, il est tout aussi bon voire meilleur ; MaddAddam est un peu en-dessous (mais vaut le coup quand même si on a aimé les deux premiers).

Atwood présente son histoire comme crédible, une note à la fin indiquant que tous les éléments de l'univers sont tirés soit de technologies en train d'être développées, soit qui pourraient l'être en théorie selon ce qu'on sait à présent… (même l'épidémie ?) Le monde du futur avant la catastrophe me paraît par contre juste un petit peu trop dystopique, un peu trop cynique pour être entièrement crédible. Ou peut-être est-ce moi qui ne m'inquiète pas assez ? En tout cas, j'ai beaucoup aimé cette série et je la recommande vivement.

* “Crake” : marouette en français, c'est une espèce d'oiseau. Mais en l'occurence, c'est un nom propre. Le nom d'une personne que Snowman connaissait…


 

J'avais dit que je m'attaquerais un jour à Pynchon. Donc voilà : The Crying of Lot 49. (J. m'avait recommandé de commencer par V. plutôt, mais ils ne l'avaient pas en librairie.) C'est de la littérature postmoderne à la fois complexe et loufoque. L'histoire se passe en Californie dans les années 60 ; une femme au foyer, Œdipa Maas, reçoit un jour un courrier l'informant qu'elle est nommée co-exécutrice testamentaire d'un certain Pierce Inverarity, avec qui elle avait eu une relation il y a longtemps. Elle rentre en contact avec un avocat et finit par mettre le doigt sur ce qui semble être une gigantesque conspiration, avec un réseau postal alternatif secret dont les origines remonteraient à plusieurs siècles…

The Crying of Lot 49 est franchement original dans son écriture, mais il faut s'accrocher pour en profiter. Pour vous donner un exemple de phrase :
“Perhaps — she felt briefly penetrated, as if the bright winged thing had actually made it to the sanctuary of her heart — perhaps, springing from the same slick labyrinth, adding those two lines had even, in a way never to be explained, served him as a rehearsal for his night’s walk away into that vast sink of the primal blood of the Pacific.”
Il y a des passages qui se lisent vite, d'autres que je n'ai honnêtement pas compris. Quelque part, difficile de ne pas soupçonner Pynchon d'être obscur voire abscons par simple plaisir élitiste, pour perdre les lecteurs les moins aguerris. The Crying of Lot 49 est également plus un exercice d'écriture, de création de personnages et de situations, qu'une histoire à part entière… C'est un livre pour passionnés de littérature. Mais je l'ai bien aimé, et on ne peut pas dire qu'il manque de personnalité. Ni d'humour. En fait, j'ai envie de continuer avec V. (En me disant aussi que je risque de ne pas le finir surtout que Lot 49 était étonnamment court, alors que ses autres sont longs.)


 

J'ai adoré Lord of the Flies de William Golding. Vous en avez sans doute déjà entendu parler : l'histoire d'un groupe d'enfants qui, à la suite d'un crash aérien, se retrouvent rescapés sur une île… seuls, sans adultes. C'est une histoire de survie, mais aussi — et surtout — un huis clos ; survivre seul dans un milieu inconnu est une chose, vivre ensemble quand on a 10-12 ans, sans les garde-fous imposés par notre civilisation, en est une autre. Doit-on nommer un chef, si oui, qui ? Comment s'organiser, décider des priorités ? D'ailleurs, cette île, qui a l'air étonnamment hospitalière (il fait chaud, il y a des fruits, des animaux à chasser, on peut s'y baigner…), est-elle bien déserte ?

Les tensions entre les personnages (mûrs et débrouillards pour leur âge, mais qui restent des préadolescents) rend Lord of the Flies particulièrement prenant. Il est question de pouvoir, de cruauté, de hiérarchie, de pulsions… dès le départ. Les jeux d'enfants, ça peut vite dégénérer. Les peurs d'enfants, leurs caprices, aussi. C'est une belle exploration de la nature humaine et de la nature de notre civilisation que nous montre William Golding, remarquablement bien écrite — on s'attend à tomber dans l'horreur d'un moment à l'autre, sans savoir exactement d'où viendra le danger (de l'île ? des enfants eux-mêmes ? d'autre part ?). Et non seulement les personnages sont crédibles et intéressants, mais l'œuvre a toute une dimension symbolique profonde, qui n'empiète jamais sur son réalisme. Magistral.


 

J'ai aussi lu Le Procès de Kafka, parce que je n'avais jamais lu Kafka. Je ne peux pas dire que j'aie accroché. Je n'ai pas trouvé l'histoire crédible — le monde semble en partie comme le nôtre, en partie comme une dystopie, et en partie complètement absurde et insensé… Pourquoi les personnages réagissent-ils comme ils le font ? On devine de vagues explications possibles, sans qu'aucune ne soit vraiment convaincante. Les personnages n'ont rien de remarquable non plus, je n'ai pas ressenti d'empathie pour eux, l'écriture (du moins dans la version que j'ai lue) est froide.

Je peux comprendre que l'idée du Procès ait été si populaire. Mais il me semble qu'elle a été traitée de bien meilleure manière dans d'autres œuvres ; je ne garde pas un grand souvenir de ce livre.


 

Catch-22 de Joseph Heller, vous connaissez ? C'est un livre sur la guerre, à la fois terrible et hilarant. On y suit les aventures d'un escadron américain pendant la Seconde Guerre Mondiale, dont quasiment tous les membres sont des crétins, des bras cassés, des cinglés et/ou des salauds. Surtout parmi les haut gradés.

N'importe lequel des premiers chapitres du livre (en fait, la bonne moitié voire plus) pourrait être une saynète comique, une parodie militaire où l'imbécilité des soldats et de leurs supérieurs donne lieu à des situations absurdes et rocambolesques.

(Un exemple ? — Sinon, n'hésitez pas à sauter ce paragraphe, je vais vous résumer une bonne partie d'un chapitre ! — Le major Major, dont le prénom et le deuxième prénom sont également Major (son père l'a appelé comme ça parce qu'il trouvait ça marrant), s'est retrouvé promu major dès son entrée à l'armée à cause du système informatique qui n'a pas su faire la différence entre son nom et son grade. Bien évidemment, personne n'a rectifié la situation, car on ne contredit jamais la hiérarchie et qu'on ne met jamais en doute le système. Hélas, les autres soldats détestent ce pauvre major Major Major Major, qui a gravi les échelons d'un coup sans aucun mérite… Se trouvant trop mal à l'aise, il décide de vivre reclus dans sa tente, et pour être sûr d'y être tranquille, il ordonne qu'on ne puisse lui rendre visite que lorsqu'il n'est pas là. Il y a donc un garde devant la tente de major Major Major Major, qui en interdit l'entrée à quiconque tant que Major est là, et permet d'entrer pour ne pas voir Major lorsqu'il n'y est pas.)

Mais l'humour est une arme à double tranchant, et l'absurdité de ces situations a souvent des conséquences malheureuses… Ce qui est absolument brillant, c'est la manière dont Joseph Heller réussit à passer d'une histoire très légère, qu'on dirait purement comique au début, à une situation inhumaine — presque sans qu'on s'en aperçoive, presque sans changement de ton, simplement en continuant logiquement sur sa lancée. Et malgré les exagérations crasses qui devraient retirer au roman tout réalisme, on finit par prendre à cœur la situation inextricable dans laquelle se retrouve le bombardier Yossarian, qui refuse de participer au nombre de missions toujours croissant imposé par l'horrible colonel Cathcart.

Ah, et le “catch-22” du titre ? Un certain article 22, qui stipule que, pour être considéré comme mentalement inapte, dispensé de service et renvoyé chez lui, tout soldat doit en faire expressément la demande — mais qu'un soldat assez lucide pour faire cette demande est considéré comme apte, et se doit donc de combattre. Bam. Il n'est pas prêt de rentrer, Yossarian.

Le livre fait 500 pages, et comporte une sacrée floppée de personnages ; mais l'auteur s'en sort bien en focalisant chaque chapitre sur un, deux ou trois, et en revenant plusieurs fois sur certains épisodes en les développant. Catch-22 est un chef d'œuvre d'humour noir, et un chef d'œuvre tout court.

Note : La règle d'or qui veut qu'il ne faut jamais commencer par la préface ou l'introduction d'un livre s'applique ici ; dans mon édition (Vintage, avec la couverture grise), non seulement elle n'a aucun intérêt mais elle dévoile carrément la fin du livre. Heureusement que je ne l'ai lue qu'après !