lundi 31 mars 2014

En mémoire de Frankie Knuckles


Frankie Knuckles est mort aujourd’hui.

Son nom n’est peut-être pas très connu du grand public, mais c’est un des artistes qui ont inventé la house au début des années 80… On peut même dire que c’est la personne qui a inventé la house.

Au début, Frankie Knuckles n’était « que » DJ au club Warehouse de Chicago, où il passait des tubes disco et soul quasiment tous les soirs. Vers 1980, en manque de nouveautés, il commeça à expérimenter avec ses disques, à passer des passages en boucle, à surimposer des beats par-dessus… Ce style de DJing s’est développé pour donner naissance à des pistes originales et à un nouveau genre musical à part entière. Et comme on n’entendait ce genre de musique qu’au Warehouse, on s’est mis à parler de “Warehouse music”, puis de “house music”.

C’est une musique inventée par la communauté noire homosexuelle de Chicago, donc vraiment un phénomène local et communautaire à l’époque, basé sur un genre (le disco) qui n’était plus vraiment — voire plus du tout — apprécié du grand public. Le succès mondial n’est venu que plus tard ! (Notamment lorsque cette musique s’est faite connaître au Royaume-Uni, où le succès fut énorme…)

En tout cas, j’aime beaucoup ce que Frankie Knuckles faisait. Et ça fait toujours du bien de se remémorer ou d’en apprendre plus sur l’histoire de la musique… Si l’histoire de la house vous intéresse, que vous avez du temps devant vous et que vous comprenez bien l’anglais, vous pouvez regarder le documentaire “Pump Up the Volume: The History of House Music”. Histoire d’écouter un peu à quoi cette musique ressemblait et qui la faisait, ses origines disco, comment elle donna naissance à la techno entre autres…

samedi 29 mars 2014

Mots (1)


I.

J’aime beaucoup le mot « zigouigoui ». On dirait qu’il a été inventé par un bébé ! Un mot avec des sonorités toutes mignonnes, et une définition qui laisse beaucoup de liberté : « zigouigoui » peut désigner n’importe quelle petite chose indéfinie, qu’il s’agisse d’un gribouillis, d’une forme entortillée ou d’une babiole… mais aussi — parce que la plupart des humains sont obsédés par le sexe — un sexe masculin, ou bien un sexe féminin selon les dictionnaires. C’est la seule chose que je n’aime pas trop à propos de ce mot, d’ailleurs : je préférerais qu’il s’en tienne au sens de « petit machin indéfini ».

II.
J’aime le mot « acétylène ». Je l’ai déjà dit dans un autre sujet ; indépendamment de ce qu’il désigne, je le trouve très élégant. J’aime bien « améthyste » aussi. Et « psychédélique » n’est pas mal non plus.

III.
J’aime bien tomber sur des mots inusités, notamment quand j’utilise un dictionnaire de synonymes. Par exemple, connaissiez-vous l’adjectif « cornecul » ? Ça veut dire « comique » ou « amusant ». Ça reste « cornecul » au féminin mais devient « corneculs » au pluriel. (Et puis j’aime utiliser de vieilles interjections rigolotes genre « cornegidouille » !)

IV. a)
Le mot « paradigme » m’énerve, parce que la moitié du temps, je ne comprends pas ce qu’il signifie. C’est un mot à la fois assez pointu et très flou ; non seulement il a plusieurs sens (et il n’est pas toujours évident de voir lequel est le bon), mais ces sens sont eux-mêmes souvent vagues et ambigus.

IV. b)
Il y a aussi des mots dont j’ai eu un mal fou à retenir la définition, sans que je sache pourquoi. Par exemple, « taciturne ». Je sais ce qu’il signifie aujourd’hui, mais mon cerveau a longtemps refusé obstinément d’en retenir la définition — j’ai dû m’y reprendre au moins une dizaine de fois pour la retenir, et je ne sais vraiment pas pourquoi ! Un bug, sans doute.

IV. c)
Dans le même genre, j’ai du mal à retenir le mot « lancinant », mais là je sais pourquoi : parce que je trouve que sa sonorité va à l’encontre de son sens. Je crois toujours à tort qu’une douleur lancinante, c’est la même chose qu’une douleur sourde.

V.
Le mot « théodicée » ébranle par sa seule existence tout un pan de la religion. Ou pas, selon vos croyances et votre point de vue. (« Une théodicée est une explication de l’apparente contradiction entre l’existence du mal et deux caractéristiques propres à Dieu : sa toute-puissance et sa bonté. »)

VI.
Les mots « hôte » et « plus » sont singulièrement mal foutus. A-t-on idée d’utiliser un même mot pour désigner une chose et son contraire ?! … Ce phénomène a un nom, d'ailleurs : ça s'appelle un contronyme.

VII.
Le mot « éponyme » est une sorte de faux ami : son sens est plus large en anglais qu’en français. Ainsi, en bon français, on ne peut pas parler de l’« album éponyme » d’un groupe. Mais je le fais quand même, parce que je trouve ça mieux comme ça. Et si assez de gens le font, la définition du mot finira par changer. Tavu kom chui tro 1 rebel dé mo de la société wesh.

VIII.
J’ai toujours trouvé que les mots « bœuf » et « vagin » sonnaient particulièrement mal.

IX.
Les anglicismes et le franglais m’agacent. Je les évite autant que possible. (À force de mélanger les langues, on finit par ne plus savoir en parler une seule correctement… a fortiori quand on utilise des mots d’une langue qu’on ne maîtrise pas.) J’utilise le verbe canadien « téléverser » au lieu d’« uploader ». Un canadianisme est-il préférable à un anglicisme ? J’ai tendance à penser que oui : au moins, le français du Canada, ça reste du français. (Je suis aussi une des rares personnes à aimer le mot « ludiciel » pour « jeu vidéo », même si je n’ai jamais encore osé l’utiliser.)

XI.
Il paraît que le mot « dépaysement » est intraduisible ! J’aime beaucoup les mots intraduisibles en général, parce qu’ils permettent de se rendre compte à quel point la langue façonne notre manière de penser. Ce sont des mots qui évoquent des concepts qu’on peut comprendre, mais qui nous échapp(ai)ent en partie, ou sur lesquels on ne s’était jamais arrêtés — tout simplement parce qu’on n’avait pas de mot pour. On trouve plein de listes de mots intraduisibles sur internet ; en voici une en français, parmi beaucoup d’autres.

XII.
L’expression « l’esprit de l’escalier » est aussi une spécificité de la langue française… mais je l’ai plus souvent rencontrée dans des listes de mots intraduisibles et dans la bouche d’anglophones qu’en français !

XIII.
Quand j’y pense, il y a beaucoup de mots que je rencontre assez souvent, qui ne m’arrêtent pas, mais dont je ne connais pas vraiment le sens. Des mots un peu soutenus mais qui ne servent que rarement à la compréhension, comme « décret » ou « confédération ». J’ai une vague idée de leur sens, mais je serais incapable d’en donner une définition précise. Peut-être même qu’il y a des mots comme ça dont je ne connais pas du tout le sens, et qui passent inaperçus parce qu’ils ne m’ont jamais paru importants… là par contre, je n’ai pas d’exemple à donner. Ce qui est logique, vous me direz.

XIV. a)
J’aime bien inventer des mots aussi, comme « nimoïstique », « anamerise » ou « cirténeuse ». Ces mots n’ont pas de définition, ou du moins pas encore. D’un certain point de vue, les mots qu’on invente sans raison comme ça sont des œuvres d’art par leur inutilité.

XIV. b)
Il y a un mot que j’ai inventé et que j’utilise, c’est « géniul » (géniulle au féminin). « Géniul » = « tellement nul que ça en devient génial ».

XIV. c)
Un jour, un(e) scientifique utilisera le mot « épichiastique ». Ou peut-être pas. Mais je pense que ça pourrait arriver. Et cette personne en connaîtra sans doute le sens, qui m’échappe pour le moment parce que je ne l’ai pas cherché.

jeudi 20 mars 2014

♪ 18 : l’angle violent de la sorcière qui échappe au roi

Nouveau coup de cœur : Il Nuovissimo Mondo de Bologna Violenta ! Projet de Nicola Manzan, violoniste et multi-instrumentaliste italien qui s’est inspiré des “mondo movies” sur cet album à la fois complètement dingue et très maîtrisé.

Le thème du disque est la déchéance du monde et la fin de l’espèce humaine, et les paroles et mélodies sont apparemment tirées ou inspirées de ces films d’exploitation documentaires racoleurs des années 60 — que du bon goût, donc. Mais passons sur le fond ; la forme, elle, est géniale. (Passons aussi sur la non-pertinence de distinguer fond et forme en musique.) Il Nuovissimo Mondo est un album avec d’agréables mélodies easy listening qui se changent soudain en éruptions féroces de beats et de guitares… et plutôt que de s’opposer comme on l’entend souvent, les deux formes musicales vont de concert, comme si l’une était le prolongement logique de l’autre ! Les passages les plus violents restent joués de manière propre et précise — on n’assiste pas tant à une opposition du beau et du malsain, de l’ordre et du chaos, qu’à une présentation des deux comme étant les faces d’une même pièce. C’est carrément jouissif, et même drôle par moments.

Vous pouvez télécharger l’album gratuitement ici, et/ou voir un des clips (certaines images peuvent choquer).




Witch de Leslie Winer… Par où je commence ? Winer est poète, musicienne et ex-mannequin, elle a travaillé avec William Burroughs et été amante de Jean-Michel Basquiat. Son premier album, Witch, date de 1990 environ et fut inspiré par les poèmes de la Beat generation, le hip hop et le dub… C’est aussi l’un des disques précurseurs du trip hop. (Certains disent même le précurseur, ce qui prête lieu à débat mais peu importe.)

C’est une musique froide, avec des percussions bien présentes mais des samples presque désincarnés, et la voix de Winer presque monocorde. Au point que quand on entend un peu de chaleur dans les sons, comme la guitare et le chant sur “Skin” ou bien le sample d’“Ohio” de Neil Young sur “5”, le contraste est saisissant.

Je n’aime pas mettre en avant les personnalités des gens plutôt que leur musique, d’ailleurs l’artiste elle-même avait sorti ce disque de façon presque anonyme sous le pseudonyme ©, sans photo ni rien — mais franchement, c’est l’attitude de Leslie Winer qui fait en grande partie le charme de ce disque. Si ça vous intéresse, je vous conseille de lire son interview parue dans The Quietus ; en français, cet article (qui date de 1999 quand même) n’est pas mal non plus.

Witch n’est pas disponible en disque pour le moment je crois, mais une réédition vinyle est prévue pour le 29 avril chez Superior Viaduct . Sinon, Leslie Winer a aussi des trucs sur sa page Bandcamp (dont des compilations, mais j’aime pas trop les compilations).




Andrew McKenzie est un artiste agaçant. Je ne connais aucun autre musicien qui soit aussi prétentieux à l’égard de sa propre œuvre et qui tienne autant à la rendre impénétrable… La volonté de l’artiste de ne rendre ses œuvres accessibles que dans leur intégralité et sous leurs formes originales est tout à fait louable, mais le ton qu’il emploie pour le dire est franchement désagréable — et la manière qu’il a d’insister sur le nombre d’heures qu’il lui a fallu pour tout faire, sur le fait qu’il soit impossible de comprendre sa musique sans l’analyser en regard des textes et des images qui les accompagnent, sur le fait que sa musique n’est pas faite pour le grand public etc. le rend assez antipathique.

Peut-être en partie à cause de cela, je n’ai écouté qu’assez peu de disques du Hafler Trio pour le moment ; mais si Seven Hours Sleep est ennuyeux (une heure de collages qui ne mènent nulle part) et si je n’ai pas accroché à A Thirsty Fish pour le moment, Kill the King est, lui, un disque remarquable. Si vous vous intéressez aux drones, aux musiques concrètes et électro-acoustiques, si vous aimez :zoviet*france:, Troum, Nurse with Wound et autres, vous devriez vraiment l’écouter.

Un texte de Beckett récité par une voix un peu étouffée, qui pourrait être humaine ou générée par ordinateur. Des drones menaçants qui enflent et grondent. Une tension non résolue, un son qui oscille, dissonant, des bruits non identifiés (des pas ? des frottements ? à quelle échelle est-on ?), des cris coupés et répétés qui deviennent glaçants, une clameur dérangeante. Un souffle, un entre-deux, un corridor de sons qui passent… Les sept pistes qui composent l’album sont intrigantes, déstabilisantes, donnent à entendre un univers qui tourne bizarrement.

Kill the King comprend aussi des textes et deux ou trois illustrations… Les photos de sujets grotesques peuvent transmettre une sorte d’inquiétante étrangeté, mais sensiblement différente de celle qu’on entend dans la musique. Les textes, eux, n’expliquent pas la moitié de ce qu’ils devraient pour être vraiment compréhensibles, trop de références manquent — et je soupçonne McKenzie d’avoir rajouté exprès quelques louches de non-sens pour les rendre presque abscons. Je ne sens pas vraiment de rapport entre musique, photos et textes — en fait, s’il faut considérer Kill the King comme une œuvre multi-média, on y perd. N’en déplaise à McKenzie, la musique se suffit largement à elle-même. Et c’est elle qui vaut le détour.




Un classique breakbeat + progressive house/trance, avec Julee Cruise et l’Orchestre Fédéral de Russie en guest stars… Même si vous n’avez jamais écouté Wide Angle d’Hybrid, vous en avez probablement déjà entendu parler quelque part, et peut-être déjà entendu l’une ou l’autre piste sans le savoir. C’est un album extrêmement populaire et qui, à mes oreilles, mérite son succès ; je prends toujours grand plaisir à l’écouter et je n’ai, en fin de compte, rien à lui reprocher.

Quant à trouver quoi dire d’intéressant à son sujet… c’est une autre histoire. La formule est parfaitement dosée et appliquée sans faux pas du début à la fin. On pourrait replacer Wide Angle dans un contexte historique — voir à quel point ce disque était original (ou pas ?) à sa sortie, quelles sont ses origines, quelle influence il a eu, etc. C’est sans doute l’approche qui serait la plus intéressante. Parce que la musique, elle, parle d’elle-même.




“IS THERE ANY ESCAPE FROM NOISE?”

Escape from Noise de Negativland est un disque que j’ai commencé par trouver drôle mais fatigant, et qu’aujourd’hui je trouve très drôle et génial. C’est un album conceptuel : dix-huit pistes qui sont autant des compositions musicales que des collages satiriques, et qui dressent un portrait complètement absurde de la société américaine à la fin des années 80… plus précisément, des attitudes qu’adoptent les gens pour surnager face à la déferlante d’informations, de stimuli, de conventions, de convictions contradictoires auxquels ils sont confrontés. C’est parfois attendrissant, parfois caustique, le plus souvent plein d’humour — sous forme de musiques denses et chaotiques, avec un peu de rock, un peu de synthés, des imitations ou réutilisations de plusieurs genres populaires, et surtout beaucoup, beaucoup de samples.

Aujourd’hui, avec le même concept, on pourrait faire un triple, un quintuple, un décuple album qui rendrait complètement fou… Le bruit est devenu de pire en pire, et les signaux sont devenus si nombreux qu’ils se mettent eux aussi à ressembler au bruit. Avec un peu de volonté, on peut toujours en rire ! (Y échapper, par contre…)

* NB : Si vous comptez acheter Escape from Noise, prenez la version du label Seeland, éditée par le groupe lui-même ! Les musiciens ne sont pas payés pour les rééditions de chez SST.